« Dépendance day » de Caroline Vié (Lattès) – caustique, drôle et poignant : un roman à ne pas manquer

Nous vous avions fait découvrir Caroline Vié il y a déjà quelques années avec son premier roman décapant Brioche, dans lequel l’amour fanatique conduisait Madame-tout-le-monde aux pires extrémités. Humour défrisant, humanité décapante et écriture authentique sont à nouveau au rendez-vous mais c’est cette fois pour une histoire qui malheureusement résonnera dans les esprits de beaucoup d’entre nous : la déchéance dûe à la maladie d’un proche et son impact sur la vie de toute une famille. Le désespoir n’est jamais bien loin… mais la foi en la vie et l’amour filial non plus.

Lachésis, Clotho et Morta sont les trois générations d’une famille somme toute ordinaire. Mis à part leurs prénoms originaux – ce sont ceux des Parques, vous savez ces sorcières de la mythologie qui se partagent un œil unique et la charge de couper le fil de vie de nous autres pauvres humains au gré de leurs caprices -, elles mènent des vies et des carrières qui ne se démarquent pas particulièrement : parcours conjugal tumultueux, carrières professionnelles honorables, jeunesses délurées, … . Bref, trois femmes soudées dans l’amour mais également dans la folie : Alzheimer sera pour Lachésis et Clotho leur dernier amant, laissant désemparées leur entourage. Comment ces femmes si libres, ayant érigé la dignité comme objectif de vie, deviennent-elles ces étrangères sans aucun amour propre, ballotées de diagnostics en établissements ? Comment des relations fusionnelles entre mères et filles évoluent-elles en ces simulacres de visites dominicales motivées par la culpabilité et le devoir ?

Caroline Vié s’attaque avec la sensibilité qu’on lui avait déjà découvert dans Brioche à ce thème si compliqué qu’est la maladie d’Alzheimer. Tout en éloignant le ton larmoyant et déprimant qu’on aurait pu craindre (c’était sans connaitre Caroline Vié !), elle n’en déploie pas moins avec luxe de détails cette descente aux enfers conduisant nos parents et grands-parents à devenir des enfants aux allures de vieillards. Avec les mêmes nuances, elle nous livre une description décapante de ces établissements spécialisés qui accueillent nos malades et se distinguent souvent par leur inhumanité (qu’il s’agisse du comportement de l’encadrement ou seulement de la dépersonnalisation des pensionnaires dans un but médical). Culpabilité (« comment faire autrement que le/la placer ? »), résignation (« c’est la vie »), devoir filial (« va voir ta grand-mère, ça lui fera plaisir… Si ,si elle sait que tu es toi »), … tout y est. Ça vous rappelle quelqu’un ? Et pourtant on sourit, on rit même. Jaune peut-être, mais on dédramatise un état de fait qui, quoiqu’il en soit, reste dramatique.

On ne peut sortir indemne de cette lecture pour laquelle on remercie Caroline Vié, qui semble nous avoir livré un peu de son historie personnelle. On la remercie d’avoir osé aborder le sujet avec ce ton qui lui est si propre, on la remercie d’avoir mis les mots et les émotions justes sur cette maladie et ses conséquences, on la remercie de nous avoir ouvert les yeux sur la réalité d’une prise en charge somme toute bien partielle des personnes atteintes par Alzheimer, on la remercie d’avoir mis en lumière cet attachement viscéral, instinctif, animal qui vient pallier, le moment venu, la complicité qui nous liait au malade et qui disparait en même temps que sa personnalité se dilue. On la remercie enfin d’avoir écrit avec ses tripes et son cœur et de nous avoir permis de nous sentir moins seuls face à la maladie, là où d’autres enterrent avant l’heure, à force d’ignorance et de condescendance, nos chers proches.

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