« Promesses aveugles » d’Audrey Magee (Plon – Feux croisés) * dérangeant et fascinant

Inutile de le nier, ce roman est extrêmement dérangeant. Attention, cela ne signifie en aucun cas qu’il soit mauvais, ou n’en diminue en rien l’excellence … Car oui, pour moi, Promesses aveugles est un coup de cœur autant qu’un coup de poing, l’un de ces romans qui nous bouleversent et nous passionnent d’un même mouvement. Audrey Magee signe là incontestablement un roman puissant et emplie de sensibilité sur la Seconde Guerre mondiale, et ce alors même qu’elle y adopte un point de vue original : celui d’une famille berlinoise qui va connaitre en quelques années l’opulence grisante des vainqueurs puis la descente aux enfers des vaincus.

Ce roman s’ouvre sur le déroulement d’un mariage arrangé : dans le but d’offrir une permission au soldat et une pension à l’éventuelle future veuve, de nombreuses unions par correspondance ont ainsi été scellées durant le conflit. Peter et Katarina ne se connaissent donc pas, mais se sont choisis sur catalogue. Si ce ne sont pas a priori les meilleures bases d’une union, elle s’avérera dans ce cas-là bénie par l’amour et le désir ; ce qui devait être un arrangement se transforme donc en amour, mais plutôt qu’une bénédiction, il se révélera être une malédiction. En effet, si Peter bénéficie grâce aux contacts hauts placés de sa belle-famille dans la sphère nazie d’une prolongation de sa permission, le retour au front est inéluctable : tous les fils d’Allemagne doivent combattre pour la grandeur de leur « vaterland ». Endoctrinés, Peter et Katarina se résolvent à se séparer, se promettant de revenir et de s’attendre, de ne jamais oublier leur couple, puis leur famille, puisque la jeune femme se retrouve enceinte. Alors que lui subit les pires affronts de l’hiver russe sur le front est, elle multiplie les réceptions, les dîners, les réjouissances : en digne fille d’un proche d’un haut dignitaire nazi, elle se plie aux obligations mondaines et s’y complait. Pourtant, la guerre n’est jamais loin et ses conséquences n’épargnent pas la famille de Katarina : si son père parvient à toujours charger la table familiale de viande et de produits frais, son fils, lui, ne reviendra pas du front. Et le temps passant, les échecs allemands s’accumulant, la réalité les rattrape, les faisant plonger dans un puits sans fond d’horreurs et de violence. La déchéance est d’autant plus dure qu’elle fut précédée de fastes années. Pour Peter sur le front et pour Katarina à Berlin, l’année 1943 marque un tournant, les faisant passer du statut de vainqueurs confiants en vaincus abattus et résignés. Malmenés par la vie et les hommes, les deux amants qui pourtant s’étaient jurés de se retrouver vont-ils pouvoir tenir leurs promesses ?

Audrey Magee ne prend pas partie : elle se contente de relater crument la réalité des combats et de la vie à l’arrière (qu’elle soit cyniquement belle ou brutalement sans pitié). Proches de l’idéologie nazie un peu par défaut, les personnages ne sont pourtant pas des êtres inhumains, des personnes foncièrement mauvaises : il est impossible de ne pas avoir pitié de Katarina ou de Peter, ou des Juifs que la première croise dans Berlin, affamés, mourants. Sans jugement, Audrey Magee nous interroge finalement sur les réalités de la guerre et les compromis (compromissions ?) que nous serions amenés à accepter si nous devions nous-mêmes être confrontés à ces situations. Peux-tu reprocher au père de Katarina d’avoir voulu croire en l’idéologie des vainqueurs et donc de bénéficier des largeurs des nazis ? Peut-on reprocher à Katarina d’avoir voulu en profiter pour apporter à son fils tout ce dont il avait besoin ? Ou à la mère de Katarina de s’être réjouie de s’installer dans un appartement vidé de ses précédents propriétaires, mieux chauffé et mieux situé ? Est-il possible de reprocher à Peter d’avoir abattu des civils uniquement pour s’approprier leur nourriture et leur abri alors qu’il mourrait de froid et de faim ? Autant de questions dont les réponses paraissent simples installés sur notre canapé, mais auxquelles il serait bien plus compliqué de répondre l’estomac vide et l’angoisse de perdre ses proches vissée au corps.

Ce roman rugueux est une véritable perle, richement documenté et qui nous invite à la réflexion sur nous-mêmes et sur l’humanité dans son ensemble. Là où les jugements sont souvent assénés sans réelle connaissance des tenants et aboutissants, Audrey Magee évite cet écueil et nous livre une réalité cruelle et dérangeante. Rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y parait, et tout peut s’inverser d’une minute à l’autre, détruisant ce que l’on pensait acquis et inébranlable. Le final est bouleversant et clôt en beauté un roman incontournable et formidable.

Sweetie

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