Le monde de Lucrèce tome 2, Anne Goscinny et Catel, Editions Gallimard jeunesse

Après un premier tome qui nous a permis de découvrir l’étrange famille de Lucrèce, voici venue la suite tant attendue.

Rappelez-vous Lucrèce, c’est cette jeune fille qui entre en pleine adolescence, à la famille un peu…loufoque. Une mère obnubilée par son travail d’avocate, un beau-père qui ne jure que par la science, un père artiste qui a encore dix ans dans sa tête, et un demi-frère absorbé par ses jeux vidéos. Sans oublier son excentrique grand-mère qui refuse de vieillir.

Heureusement Lucrèce est sans doute la plus équilibrée et peut compter sur ses amies, les trois « Lines ». Et dans ce second tome, nous les retrouvons un peu plus. Lucrèce va d’ailleurs avoir de quoi s’occuper. Un thème d’exposé à trouver, des invitations diverses (concert, mariage,…) et son intense réflexion pour choisir l’instrument de musique duquel elle souhaite apprendre à jouer. Sans compter les différents événements familiaux, c’est une Lucrèce qui grandit un peu plus à chaque chapitre qui nous accueille dans son monde.

C’est un plaisir de retrouver cette famille un peu déjantée mais attachante dans la suite des aventures de Lucrèce. Un second tome que l’on découvre avec autant de plaisir que le premier. Catel nous offre à nouveau de très jolis dessins, drôles et qui nous plongent dans le quotidien de la famille. Anne Goscinny, elle, nous livre un scénario qui nous fait sourire, plein de morale et de bon sens, avec de jolis clins d’oeil à l’actualité.

Avec Lucrèce, on réfléchit à l’élément essentiel à la planète, on assiste à un mariage homosexuel, et on compatit lorsqu’elle rend visite à sa grand-mère atteinte d’Alzheimer, qui ne la reconnaît plus.

Lucrèce est une jeune ado moderne, gentille, attachante, qui ne manquera pas de charmer vos enfants (et de vous charmer vous aussi) !

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« L’enfant qui marche » de Jean-Louis Etienne et Florence Thinard, illustré par Marc N’Guessan (Plume de Carotte) * De l’écologie au pied du sapin

Idée Cadeaux de Noël !

Vous connaissez forcément Jean-Louis Etienne et ses magiques expéditions au Groenland, en Patagonie, partout dans le monde où la Nature montre sa beauté et sa puissance. Scientifique, mais lanceur d’alerte aussi, via des conférences, des interventions et des rencontres pour parler de la pollution, du réchauffement climatique, de responsabilité. Un nom, un visage et une voix qui comptent donc, une nouvelle fois mis à contribution pour préserver l’environnement. Mais ici, pour la première fois, il s’adresse aux plus jeunes et s’entoure pour l’occasion de Marc N’Guessan, dessinateur talentueux, et de Florence Thinard, coauteure tout aussi amoureuse de la nature que lui. Un trio qui fonctionne particulièrement bien et qui nous offre un album magnifique à faire découvrir et à offrir d’urgence.

Des expéditions tout en haut des montagnes enneigées aux explorations océaniques, des aventures en traineau aux murs de glace à escalader, petits et grands se passionnent pour les grands espaces et les grandes découvertes, largement aidés par des doubles pages illustrées et des textes accessibles mais travaillés. On se rappelle à quel point le monde est beau, fascinant, à quel point l’environnement est fragile, dans quelle mesure notre rôle est essentiel pour les préserver, les protéger. Il est tout à la fois question de respect, de connaissance, de prise de conscience, de préservation, de passion. On sort de cette lecture le cœur gonflé de reconnaissance et l’esprit résolu à agir.

Un cadeau utile donc, en plus d’être un ouvrage à mettre dans toutes les bibliothèques et entre toutes les mains.

 

« Cheval de légende – L’Histoire vraie de Gladiateur » de Fabienne Blanchut (Fleurus) * nouvelle victoire de Fabienne Blanchut

Nous vous avions parlé de notre coup de cœur pour 1749 Miles de Fabienne Banchut, qui narrait l’histoire romancée du premier singe envoyé sur la Lune et de sa relation avec « son humain ». L’auteure y avait fait preuve d’une sensibilité remarquable, rendant accessible et particulièrement intéressante ce pan de l’Histoire oublié et rendant hommage aux animaux qui, de tout temps, aidèrent les hommes à réaliser leurs rêves et leurs ambitions.

C’est cette fois à un cheval de course ayant marqué l’histoire des courses hippiques, Gladiateur, et à « son » jockey, Harry Grimshaw que s’intéresse Fabienne Blanchut, revenant sur un duo d’amis et de sportifs hors normes.

Hors normes par le nombre de leurs succès (ils dominèrent des années durant les champs de courses), mais aussi par leurs profils : tous deux présentaient en effet des « handicaps » qui auraient ralenti ou arrêté beaucoup. Tous deux pourtant choisirent de s’obstiner et de se doter des compétences les compensant : presque aveugle et rachitique, Harry Grimshaw trouva sa place en temps que jockey à succès, accordant toute sa confiance aux chevaux sur la piste et mettant à profit une taille particulièrement adaptée ; gravement blessé par un autre cheval, Gladiateur se releva alors même que les vétérinaires le déclaraient perdu pour la compétition et appris à courir en prenant en compte une claudication qui aurait pu l’immobiliser. A tous deux, ils survolèrent les compétitions britanniques, françaises et internationales de la deuxième partie du 19ème siècle. A tous les deux, ils prouvèrent que la force de caractère et l’amitié, le lien entre un animal et « son humain » pouvaient surmonter les obstacles les plus dissuasifs.

Autant être honnête avec vous, je ne suis absolument pas une adepte des courses hippiques, je n’y connais rien et m’y intéresse très moyennement… voire pas du tout. Mais ici, il n’est pas question de cela, finalement : il est question d’une amitié, d’hommes passionnés, d’animaux auxquels on voue un attachement profond, d’un respect réel et sans cesse renouvelé. Les histoires croisées d’Harry et de Gladiateur nous rappellent des valeurs importantes et les enseignent aux jeunes lecteurs très simplement, très intuitivement – car il s’agit là, comme toujours avec Fabienne Blanchut, d’un roman à destination d’un public jeune (mais comme tous les romans jeunesse réussis, Cheval de légende est une lecture tout autant indiquée pour les adultes).

Alors que la hotte du Père Noël va prochainement commencer à se remplir, voici un bel ouvrage à poser sous le sapin – et une nouvelle performance de Fabienne Blanchut, que nous prenons décidément beaucoup de plaisir à suivre de texte et texte, de ses albums pour les tout-petits à ses romans pour les plus grands.

« Brexit Romance » de Clémentine Beauvais (Sarbacane) – Theatrum Mundi

Comme beaucoup, nous attendions avec impatience ce nouveau roman de Clémentine Beauvais, dont nous avions tant aimé la plume dans Les petites reines et Songe à la douceur. Quel bonheur donc de pouvoir dès la parution en librairie le découvrir et le savourer, tel un croustillant mais calorique scone britannique… car s’il est indubitable qu’on se régale à cette lecture, il n’en reste pas moins qu’elle reste d’un cynisme et d’un sérieux renouvelés à chaque page. Clémentine Beauvais a des avis, et elle les partage ; Clémentine Beauvais à des messages à faire passer, et elle le fait bien ; Clémentine Beauvais a du talent, et elle le démontre une nouvelle fois.

Car Brexit Romance, comme son titre le laisse entendre, a pour point de départ et base de réflexion ce fameux brexit qui, en 2017, nous laissa (pour certains) abasourdis au réveil : la Grande Bretagne ne voulait plus être européenne ; cette Europe qui nous semblait acquise ne l’était en fait plus du tout ; notre conception d’un espace européen ouvert, la libre circulation des personnes elle-même, était menacée ; et quid de « l’effet boule de neige » et du soudain regain de vigueur des mouvements indépendantistes à travers tout le continent ? Ce séisme et ses répliques et dégâts, ce sont les bases de l’intrigue de l’auteure : avec humour, elle met en scène un trafic de passeports européens pour Britanniques en mal d’Europe, une instrumentalisation des valeurs du mariage au profit de l’ouverture des frontières par-delà la Manche. A la tête de cette initiative, Justine, Européenne convaincue qui crée une agence matrimoniale pour faire contracter un maximum d’engagements entre Belges, Français, Espagnols et autres continentaux avec des citoyens britanniques – à bas les frontières ! Cependant, et si l’agence Brexit Romance promet des contrats vides de tous sentiments, Justine va vite se rendre compte que les passions ne se plient que rarement aux règles, que les compatibilités sur le papier ne renvoient pas toujours (souvent) à des relations harmonieuses dans la vraie vie, et que jouer avec les personnalités et les sentiments des uns et des autres, toute de bonne foi qu’elle soit, n’est pas sans risque.

Une nouvelle fois, Clémentine Beauvais joue avec les mots et un style incomparable pour faire se côtoyer des univers aux antipodes, des langages si différents, des personnages que tout oppose ou tout rassemble a priori. Mais la vie s’embarasse-t-elle d’a priori ? Tout comme le Brexit fit voler des évidences et des certitudes en éclats, cette comédie romantique acide et intelligente utilise les codes pour mieux les renverser : la jeune ingénue à la recherche du prince charmant et qui croise la route d’un crapaud, le beau jeune homme qui laisse les quiproquos l’éloigner de sa belle, le personnage chef d’orchestre qui devient marionnette, … La mise en scène est délibérément théâtrale, nous faisant tout à la fois personnages et souffleurs, spectateurs et metteurs en scène. On rit, on sourit, on se désole et on se rappelle que sous certains aspects caricaturaux, c’est bien de notre Europe que nous parle Clémentine Beauvais, cette Europe que nous pouvons aimer ou pas, souhaiter ou pas, mais dans laquelle nous vivons indubitablement et à laquelle nous devons tant. Et pour laquelle, personnellement, je suis prête ) m’engager. Alors, brexit romancer ou pas ? La question – aussi symbolique soit-elle – mérite véritablement d’être posée.

« Max et les poissons » de Sophie Adriansen (Nathan) * pour tous les enfants péchés en juillet 1942

Max aura 8 ans dans quelques jours et vient de recevoir à l’école un joli poisson tacheté pour le récompenser de ses bonnes notes – Auguste. Il est très fier, tellement qu’il en oublie presque cette étoile jaune sur ses vêtements et les Allemands qui défilent tous ensemble et font trembler les murs avec leurs grosses bottes. Et puis il se rend bien compte que sa sœur Hélène et que ses parents lui préparent des surprises. Il en a peu depuis quelques mois alors se promet de bien en profiter. Mais voilà, en ce 16 juillet, d’autres surprises moins drôles sont prévues par d’autres adultes, et avec tant d’autres, Max est raflé, parqué dans un grand stade avec quelques-uns de ses copains et voisins. Les adultes ont peur, alors lui aussi, un peu. Ils sont emmenés ensuite dans un autre camps où ,au moins, il y a un extérieur ;il s’appelle Drancy. Max pense que tout ira mieux ensuite, mais ce n’est qu’une nouvelle étape. La vie de Max va décidément bien changer, et cette journée d’anniversaire oublié n’est que le début d’une nouvelle drôle d’aventure parsemée de poissons.

J’entendais parler de ce livre depuis des mois, me le réservant pour un moment où j’aurais le temps de le lire tranquillement. Grand bien m’a pris. Merveilleusement bien écrit – comme sait si bien le faire Sophie Adriansen -, facilement accessible aux jeunes lecteurs à partir de 9 ans, poignant, il m’a mis les larmes aux yeux et m’a fait sourire à travers ces larmes. Parce que bien que vue à travers les yeux d’un jeune garçon qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive, cette histoire est bien celle de tant d’autres enfants, déportés, raflés, séparés de leurs familles, parfois tués durant la Seconde Guerre Mondiale parce qu’ils étaient nés Juifs. Sans jamais être anxiogène, le texte aborde tous les aspects de la vie de ces familles juives durant cette période. Sophie Adriansen nous donne ainsi des clés et des éléments de langage pour entamer le travail de mémoire avec nos enfants, leur parler de ce pan de notre histoire sans leur faire peur et en leur montrant dès à présent que toutes les victimes nous ressemblaient terriblement.

Sans surprise, ce joli roman a largement trouvé ses lecteurs, et a remporté de nombreux prix. Sophie Adriansen continue également d’intervenir auprès des classes de jeunes pour leur parler de Max, de ses amis, de ses parents, de ses voisins et de tous les autres – une belle façon de transmettre un message douloureux mais indispensable.