Entrez dans la danse, Jean Teulé, Éditions France Loisirs (avec l’autorisation des Éditions Julliard)

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Strasbourg, juillet 1518. La ville fortifiée n’est plus que l’ombre d’elle-même, rendue exsangue par la famine, la sécheresse, les épidémies. La rumeur annonce que les Turcs seront là sous peu. Rue du Jeu-des-Enfants, le désespoir est tel que la blonde Enneline Troffea, la femme du graveur, se met à danser. Et bientôt, d’autres lui emboîtent le pas.

Ouvrir un roman de Jean Teulé est toujours plaisant. Et instructif. J’y prends toujours beaucoup de plaisir et ce conte cruel, paru l’année dernière, ne fait pas exception à la règle. Le sujet choisi est éminemment romanesque. Ce phénomène d’hystérie collective, appelé épidémie de danse de Saint-Guy, a été principalement observé en Allemagne et en Alsace entre le XIVe et le XVIIIe siècle. L’épisode strasbourgeois, dont il est question ici, est un des mieux documentés même s’il reste mystérieux quand aux causes de son déclenchement. 

Jean Teulé donne corps et pensées à ces hommes et ces femmes et imagine leurs motivations à danser ainsi pendant plusieurs semaines, parfois jusqu’à la mort. C’est une réussite. Nous souffrons avec les habitants de la rue du Jeu-des-Enfants, affamés et contraints à la pire des extrémités (tuer leurs enfants ou les manger), et nous comprenons que, face à l’innommable, ils en perdent la tête. Le contraste entre cette triste réalité vécus par les plus pauvres des Strasbourgeois et les palabres des puissants de la ville (le maire, ses conseillers, l’évêque, les médecins), s’interrogeant sans fin sur le pourquoi  du comment, donne son équilibre au roman. Le lecteur oscille entre rire et larmes, porté par une écriture imagée et crue, qui le plonge au coeur de cette « techno parade » burlesque dont la fin brutale nous rappelle que l’homme n’aime pas ce qu’il ne peut maîtriser.

Une lecture savoureuse. À votre tour d’entrer dans la danse !

Maîtresse Jedi

 

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Tous les vivants (Le crime de Quiet Dell), Jayne Anne Phillips, Éditions de l’Olivier

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En juin 1931, bernée par la correspondance amoureuse qu’elle entretient avec lui, Asta Eicher, une jeune veuve de la banlieue de Chicago, suit un certain Cornelius O. Pierson vers ce qui lui semble être une nouvelle vie, en Virginie-Occidentale. Au bout du chemin, ce sera malheureusement la mort pour elle et ses trois enfants. Deux mois plus tard, leurs corps sont retrouvés à Quiet Dell, enterrés dans un fossé, à l’arrière d’un garage appartenant à Harry Powers, alias Cornelius O. Pierson. À leurs côtés, une autre victime, Dorothy Lemke, divorcée, et elle-aussi dupée par les lettres de Powers. Ce dernier, né Herman Drenth, correspondait avec près de 200 femmes au moment de son arrestation. Au terme de son procès, il fut condamné à la pendaison et exécuté le 18 mars 1932. La police ne put jamais établir avec précision combien il avait fait de victimes.

Bien décidée à continuer à exhumer les livres non lus de ma bibliothèque, j’ai ressorti ce roman de Jayne Anne Phillips, acheté il y a trois ans, à sa parution française. Comme pour Eden Springs de Laura Kasischke (chronique ici), il s’agit d’un « roman vrai », basé sur un fait-divers sordide ayant défrayé la chronique dans les années trente. De la même façon, les deux écrivaines se sont intéressées à ces histoires parce qu’elles avaient eu lieu près de chez elles. D’ailleurs, Powers a également inspiré un autre auteur de Virginie-Occidentale, Davis Grubb, pour son roman le plus célèbre, La Nuit du chasseur, paru en 1953 et adapté par Charles Laughton (l’un de mes films préférés). 

Tous les vivants se décompose en deux parties distinctes : la première, par la voix d’Annabel, la plus jeune fille Eicher, narre la vie de la famille dans les mois qui ont précédé sa disparition ; la deuxième se concentre sur l’enquête, documents et photos d’époque à l’appui, de la découverte des corps au procès et à l’exécution du meurtrier. 

J’ai été envoûtée par le personnage fantasque de la petite fille de 9 ans. Sans ce récit de l’intérieur, j’aurais trouvé le roman un peu froid. Une fois morte, elle continue d’apparaître, par petites touches, pour faire entendre « sa » vérité, à la façon du personnage de Susie dans le très beau roman d’Alice Sebold, La Nostalgie de l’ange. 

La partie enquête, plus classique, est portée par des personnages certes intéressants mais qui manquent un peu de profondeur à mon goût. Le plus bel exemple est la journaliste Emily Thornhill, héroïne de ces chapitres. L’empathie qu’elle ressent pour les victimes et la ténacité dont elle fait preuve pour s’imposer dans un monde, la presse, prédominé encore par les hommes sont bien rendues, mais la romance mièvre qu’elle vit avec l’ancien banquier des Eicher la ramène à une condition féminine un brin clichée et allonge inutilement le récit. 

Le tout forme un roman prenant, dense malgré ses imperfections, qui, par-delà le fait-divers, nous montre cette Amérique de la Grande Dépression où la misère, la peur et l’espoir ont pu mener à l’horreur.

Maîtresse Jedi

« Cassandra et ses sœurs » d’Anna Jacobs (L’Archipel) * déjà vu mais efficace

Après Le destin de Cassandra – que je n’ai pas lu, ce qui n’entrave pas cette lecture -, Anna Jacobs remet en scène les sœurs Blake, quatre jeunes femmes originaires d’Angleterre et obligées de quitter leur village pour se soustraire à la haine de leur tante. Elles ont ainsi dû, contre leur gré, gagner la sauvage Australie. Et si pour Cassandra, l’ainée, et pour les jumelles Maia et Xanthe cet exil semble finalement être le début d’une nouvelle vie à leur goût, Pandora reste quant à elle inconsolable : elle ne se fait pas au climat ni aux conditions de vie, et regrette sa chère campagne anglaise chaque jour un peu plus. C’est alors que survient inopinément Zachary Carr, envoyé par le notaire de leur oncle décédé pour leur faire part d’une nouvelle qui changera la vie des quatre sœurs pour toujours, à bien des égards.

Cassandra et ses sœurs est un roman d’évasion et féminin bien écrit, dans la pure lignée de ces textes qui nous plongent dans l’outback australien à l’époque de sa conquête par les Européens, nous dépeignant sa sauvagerie et sa beauté. Anna Jacobs fait se côtoyer des personnages attendus mais attachants, au destin sans surprise mais que l’on prend plaisir à suivre d’Australie en Angleterre. Ici au cœur de l’intrigue, Pandora est une jeune femme moderne pour son époque, libre, amoureuse et courageuse. Loin de se laisser abattre par les récentes épreuves traversées par toutes les quatre, elle en fait son moteur pour se bâtir une nouvelle vie, plus en accord avec ses aspirations et son cœur. Face à des adversaires déterminés et à l’adversité, Pandora se découvrira des amis, du courage et un amant. Peu original, certes, mais efficace.

« Le passage médiéval » de Sabine Rochet (Nouvelles Plumes) => un roman historique et fantastique qui ravira les amateurs

Voici quelques temps que ce roman Nouvelles Plumes avait rejoint ma PAL, mais pour ne rien vous cacher, ses près de 900 pages en faisaient un pavé compliqué à transporter. J’ai donc attendu de pouvoir lire bien au chaud chez moi pour l’ouvrir, où il m’a permis de passer quelques très belles heures de lecture. Si je connaissais la maison d’édition, qui généralement ne me déçoit pas, je ne connaissais pas l’auteure et n’avais pas entendu parler de ce texte spécifiquement – qui pourtant ne peut manquer de ravir les amateurs de romans historiques et fantastiques, et de narration passé-présent maitrisée.

Eléonore, Mélanie et Alexandra en effet ne s’attendaient pas, lorsqu’elles entrèrent dans une boutique d’inspiration médiévale pour dégoter des costumes d’époque, à se trouver transportées en 1033, dans le comté de Genève. La raison : un sortilège prononcé en latin à voix haute devant un miroir aux étranges propriétés. Mais au-delà de l’incongruité de ce voyage dans le temps, ce sont surtout les affaires diaboliques dans lesquelles elles se trouvent impliquées qui les mettront en danger. A une époque où les femmes, leurs corps et leurs avis importent peu, les trois amies seront confrontées au pire, mais découvriront aussi les trésors d’une époque qui vit fleurir des modèles de courtoisie et de chevalerie. Sabine Rochet montre rapidement une maitrise des codes du genre, mais aussi de la géographie locale et de l’histoire du 11e siècle très appréciables, qui enrichissent indubitablement l’intrigue et rendent la lecture instructive en plus d’être plaisante – à noter que les lecteurs qui connaissent la région approuveront cet avis ou le contrediront avec plus d’arguments… Je n’y suis pour ma part jamais allée mais ce texte donne des idées!

Sabine Rochet nous livre aussi là un roman fantastique où se côtoient les hommes, Dieu et le Diable, la magie blanche et la magie noire, le guerre et la poésie, l’amour et la mort, et où chaque alliance renvoit à des intérêts difficilement identifiables de seigneurs dont on ne sait rien, ou si peu. Nous plongeons avec ravissement dans un Moyen-Âge magique qui nous transporte,  et sur les pas de 3 femmes qui cherchent à comprendre une époque sombre et à sauver ceux qu’elles apprennent à aimer dans cette époque et dans celle qu’elles ont quittée. On se plait à apprécier le regard impressionné des hommes sur ces femmes cultivées débarquées d’on ne sait où, on redoute les actions du Démon et de ses sbires, on a les yeux qui brillent lorsqu’elles trouvent l’amour, on comprend leur détresse face à des dangers qui les dépassent largement, on espère avec elle un retour dans le présent… puis on s’interroge sur le bien-fondé d’un retour. Le tout alimente une intrigue bien pensée, bien écrite, peut-être un peu longue mais qu’on prend beaucoup de plaisir à lire et à poursuivre sur près de 900 pages…. Ce n’est pas rien !

Seul bémol : la couverture et le titre sont très peu attractifs, et ne rendent pas honneur au texte. Un petit effort d’imagination et/ou d’originalité aurait été bienvenu….

 

 

« Confessions d’un automate mangeur d’opium » de Fabrice Colin&Mathieu Gaborit (Bragelonne) * steampunk, quand tu nous tiens!

Etonnés de nous voir présenter un titre steampunk ? Probablement pas autant que nous de vous en parler ! Il arrive parfois, comme ça, qu’un livre attire en rayon notre attention alors même qu’il n’est a priori pas « notre genre ». La magie des librairies ! C’est exactement ce qu’il s’est passé avec Confessions d’un automate mangeur d’Opium : je flânais en librairie quand, soudain, ce livre à la couverture magnifique et à la fabrication originale (je fais une fixation sur les coins de pages arrondis !) à attirer mon attention… tout comme le nom de Fabrice Colin, que j’avais déjà lu il y a … de nombreuses années. Bref, je me suis laissée tenter et l’ai adopté. Puis rapidement lu. Et autant vous le dire tout de suite, je l’ai dévoré.

Curieuse de nature, je me suis rapidement laissée absorbée par cet univers si particulier du steampunk : les codes du 19ème siècle et son ambiance vintage délicieusement surannée intelligemment mêlés à un modernisme désuet incarné par des automates et autres machines échappées des esprits imbibés d’opium de savants fous. Cela donne une atmosphère familière et surprenante à la fois, largement addictive. Ajoutons à cela une intrigue riche en rebondissements, servies par des personnages principaux et secondaires hauts en couleurs et aux réparties savoureuses, et vous obtenez un parfait moment de lecture !

Mais Fabrice Colin et Mathieu Gaborit ne se sont pas arrêtés là : par le biais d’une enquête visant à retrouver le responsable de la mort de la comédienne Margaret Saunders (et qui finit par les mener à côtoyer les élites politiques de leur époque, rien de moins), et que celle-ci mène de concert avec son frère Théo, aliéniste, c’est bien sur l’intelligence artificielle, sur « la science sans conscience » (non, ce n’est pas de moi 😊 ), sur toutes ces dérives engendrées par les meilleures intentions du monde. Sans moralisme, ils explorent les frontières entre le Bien et le Mal, le raisonnable et le déraisonné. On s’interroge, tout comme Margo et Théo, et on se surprend à regarder par-dessus son épaule, à considérer certaines « avancées » comme des risques (ou des incertitudes pour le moins) … Pour résumer, ce formidable duo d’auteurs nous fait réfléchir en nous divertissant, toujours en nous prenant très au sérieux mais sans jamais l’être trop. L’alchimie est parfaite. La lecture passionnante… et je me prends à envisager de relire du steampunk plus régulièrement !