« Dans le murmure des feuilles qui dansent » d’Agnès Ledig (Albin Michel) – un chef d’œuvre à la gloire de la vie

Ceux qui nous suivent sur les réseaux sociaux le savent, nous nous étions réservé ce roman d’Agnès Ledig (acheté lors du Printemps du livre de Montaigu, en avril) pour un moment de lecture privilégié. Pour ceux qui nous suivent (tout court), vous savez que nous aimons Agnès, l’autrice et ses romans. Dans le murmure des feuilles qui dansent, c’est un roman particulier – sur la maladie, pour ces enfants (dont le siens), qui se battent avec une vaillance sans borne pour survivre et continuer de profiter jusqu’à la dernière seconde de leurs proches. Dans le murmure des feuilles qui dansent est un roman sur la résilience, sur l’amour inconditionnel et incommensurable – celui d’un enfant pour ses parents, de parents pour leur enfant, d’une fratrie pour l’un d’entre eux, d’un être pour la Nature, de chacun pour la vie, quelles que soient les épreuves qu’elle nous fait affronter et contre lesquels nous sommes toujours démunis – mais nous découvrons forts et entourés.

Dans le murmure des feuilles qui dansent, ce sont donc les histoires qui se croisent d’Anaëlle, accidentée de la route et de la vie, qui trouve une respiration grâce à une correspondance avec un homme rencontré des années «avant » et un projet de vie : l’achat et la rénovation d’une maison ; et de Thomas, devenu sur le tard « demi » grand frère de tout son cœur du jeune Simon, petit gars courageux qui s’accroche à ses récits de balade en forêt pour contrer l’isolement d’une chambre stérile et d’une leucémie agressive. Autour d’eux, des hommes et des femmes qui parcourent la vie de différentes façons, parfois résolument bons, parfois temporairement mauvais – tous extraordinairement humains. Les épreuves s’enchainent, parfois graves, parfois anecdotiques, mais qui poussent chacun d’entre eux dans leurs retranchements et à savourer les petites victoires. Un pas en avant, trois en arrière, mais toujours s’accrocher pour ne pas sombrer, soutenir pour ne pas s’effondrer.

Cependant, Agnès Ledig, malgré ces histoires dures – attendez-vous à pleurer – nous livre ici des récits de vie d’un optimisme incroyable, des parcours de vie malmenées mais où chaque bonheur est savouré jusqu’à la lie. Des histoires qui lient, qui mêlent, qui attachent et qui rappellent que malgré tout la vie peut être belle et que chacun d’entre nous en est l’artisan – vous refermerez donc ce roman les yeux remplis de larmes mais décidés à ne rien lâcher, à savourer le beau et à affronter le reste, parce que la vie c’est ça.

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« La Vallée du Lotus rose » de Kate McAlistair (L’Archipel) * une lecture sans surprise mais qui tient ses promesses

Nous sommes en 1918. Alors que la Guerre fait rage sur le vieux continent, c’est un tout autre péril qui menace Jezebel, orpheline élevée dans un internat pour jeunes filles d’Angleterre : son parrain, dont elle est la pupille depuis la mort de ses parents, a décidé de lui faire traverser le monde à sa rencontre, pour un de ces mariages arrangés dont l’aristocratie britannique a encore le secret au début du 20ème siècle. Arrachée à son environnement, Jezebel embarque pour une aventure qui débute sur un luxueux paquebot et la conduira en Inde alors même que cette colonie anglaise rêve de se libérer du joug colonialiste. Des palais du maharadja aux confins des plantations d’opium, du luxe des réceptions à l’européenne à la violence des attentats contre l’occupant britannique, Jezebel va découvrir tout à la fois la violence des hommes et l’amour, l’amitié indéfectible et la peur viscérale.

Kate McAlistair nous offre une intrigue attendue et cousue de fil blanc, mais sauvée par un écrin magnifique : ses descriptions de l’Inde du début du 20ème siècle font rêver, lumineuses, colorées, et servent de décor à une description haute en couleurs mais sans concession d’une colonie sur le point de se soulever et d’une société européenne qui s’arcboute sur ses possessions orientales alors même que la Grande Guerre la laisse exsangue et transformée. Tout comme l’aristocratie à laquelle elle appartient, Jezebel est soumise aux diktats sociaux – mariage arrangé, racisme, statut, rang à tenir, … – mais résolue à s’en affranchir – par une éducation avant-gardiste, une liberté sentimentale chèrement acquise. Sans surprise, on se prend tour à tour à l’envie et à la plaindre, à l’admirer ou à vouloir la secouer, …. Mais parfois, pas besoin d’être surpris pour passer un bon moment !

Le contrat est rempli : le roman (fleuve) se lit bien, nous fait voyager, rêver au prince charmant, à l’amour romantique, frissonner, …. Bref, si vous aimez ce genre littéraire, laissez-vous emporter !

« Brexit Romance » de Clémentine Beauvais (Sarbacane) – Theatrum Mundi

Comme beaucoup, nous attendions avec impatience ce nouveau roman de Clémentine Beauvais, dont nous avions tant aimé la plume dans Les petites reines et Songe à la douceur. Quel bonheur donc de pouvoir dès la parution en librairie le découvrir et le savourer, tel un croustillant mais calorique scone britannique… car s’il est indubitable qu’on se régale à cette lecture, il n’en reste pas moins qu’elle reste d’un cynisme et d’un sérieux renouvelés à chaque page. Clémentine Beauvais a des avis, et elle les partage ; Clémentine Beauvais à des messages à faire passer, et elle le fait bien ; Clémentine Beauvais a du talent, et elle le démontre une nouvelle fois.

Car Brexit Romance, comme son titre le laisse entendre, a pour point de départ et base de réflexion ce fameux brexit qui, en 2017, nous laissa (pour certains) abasourdis au réveil : la Grande Bretagne ne voulait plus être européenne ; cette Europe qui nous semblait acquise ne l’était en fait plus du tout ; notre conception d’un espace européen ouvert, la libre circulation des personnes elle-même, était menacée ; et quid de « l’effet boule de neige » et du soudain regain de vigueur des mouvements indépendantistes à travers tout le continent ? Ce séisme et ses répliques et dégâts, ce sont les bases de l’intrigue de l’auteure : avec humour, elle met en scène un trafic de passeports européens pour Britanniques en mal d’Europe, une instrumentalisation des valeurs du mariage au profit de l’ouverture des frontières par-delà la Manche. A la tête de cette initiative, Justine, Européenne convaincue qui crée une agence matrimoniale pour faire contracter un maximum d’engagements entre Belges, Français, Espagnols et autres continentaux avec des citoyens britanniques – à bas les frontières ! Cependant, et si l’agence Brexit Romance promet des contrats vides de tous sentiments, Justine va vite se rendre compte que les passions ne se plient que rarement aux règles, que les compatibilités sur le papier ne renvoient pas toujours (souvent) à des relations harmonieuses dans la vraie vie, et que jouer avec les personnalités et les sentiments des uns et des autres, toute de bonne foi qu’elle soit, n’est pas sans risque.

Une nouvelle fois, Clémentine Beauvais joue avec les mots et un style incomparable pour faire se côtoyer des univers aux antipodes, des langages si différents, des personnages que tout oppose ou tout rassemble a priori. Mais la vie s’embarasse-t-elle d’a priori ? Tout comme le Brexit fit voler des évidences et des certitudes en éclats, cette comédie romantique acide et intelligente utilise les codes pour mieux les renverser : la jeune ingénue à la recherche du prince charmant et qui croise la route d’un crapaud, le beau jeune homme qui laisse les quiproquos l’éloigner de sa belle, le personnage chef d’orchestre qui devient marionnette, … La mise en scène est délibérément théâtrale, nous faisant tout à la fois personnages et souffleurs, spectateurs et metteurs en scène. On rit, on sourit, on se désole et on se rappelle que sous certains aspects caricaturaux, c’est bien de notre Europe que nous parle Clémentine Beauvais, cette Europe que nous pouvons aimer ou pas, souhaiter ou pas, mais dans laquelle nous vivons indubitablement et à laquelle nous devons tant. Et pour laquelle, personnellement, je suis prête ) m’engager. Alors, brexit romancer ou pas ? La question – aussi symbolique soit-elle – mérite véritablement d’être posée.