Sois toi même tous les autres sont déjà pris, David Zaoui, Editions JC Lattès

 

Alfredo Scali est un peintre qui rêve de reconnaissance, habitant un HLM de banlieue, sur le même palier que ses parents. Il peint « les rêves inconscients des animaux », mais peine à trouver un public réceptif à ses œuvres et bataille avec son conseiller Pôle Emploi qui ne lui offre que des jobs qui ne sont absolument pas en adéquation avec ses envies.

Un jour, Alfredo hérite de Schmidt, le singe de sa grand-mère qui doit s’installer en maison de retraite. Schmidt est un singe curieux, doué d’une redoutable intelligence, fan de la série Starsky&Hutch, et de beignets à la pistache. A partir de ce jour là, le quotidien d’Alfredo va être bouleversé et sa vie va changer, mais il ne le sait pas encore.

Car enfermé dans son rêve de percer un jour, il ne s’ouvre pas complètement, manque de confiance en lui et cherche à tout prix à « réussir sa vie ». Mais après tout que signifie vraiment réussir sa vie ? Heureusement, Schmidt est là pour le lui enseigner…

Sois toi-même tous les autres sont déjà pris. C’est d’abord le titre qui m’a interpellée. Célèbre citation d’Oscar Wilde, cette phrase est tellement vraie, et l’on a pourtant beaucoup de mal à l’approprier dans sa propre vie, à l’image du personnage d’ Alfredo. Et lorsque l’on va plus loin que le titre, on découvre un roman en incroyable résonance avec nous-même, bourré d’humour. L’envie de réussir sa vie, la quête éternelle du bonheur, du succès, de la réussite, n’est-ce pas ce à quoi aspire chacun d’entre nous ?

L’auteur dépeint avec beaucoup d’authenticité et une remarquable dérision la vie d’un homme qui cherche à accomplir son rêve, les obstacles qu’il va devoir surmonter, les doutes qui vont l’envahir, la joie et la tristesse parfois. Mais il nous rappelle surtout que sans travail et sans y croire, on arrive à rien. Sans oublier les rencontres, celles qui passent dans nos vies, parfois sans s’attarder mais qui peuvent apporter beaucoup si on y prête attention.

Les dialogues et lettres avec le conseiller Pole Emploi sont d’un réalisme légèrement exagéré, mais hilarants. Les dialogues entre personnages sont totalement déjantés, un peu fous mais cela donne au final un roman drôle, très original, un peu décalé, qui s’ancre totalement dans notre société grâce à cette authenticité qui imprègne l’écriture de l’auteur.

C’est original, drôle, plein d’émotion, et fait écho à cette soif de bonheur, cette soif de réussir sa vie que chaque humain recherche. Mais c’est aussi une belle moral sur la réelle signification de la réussite. A découvrir !

Publicités

Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie, Stock

2qciezvURRC+WgY6oLBKHw

Écrire pour surmonter l’insurmontable. Le frère d’Olivia de Lamberterie, Alex, se suicide le 14 octobre 2015 à Montréal. Pour que ce frère adoré ne soit pas réduit à sa mort brutale, la célèbre critique littéraire raconte sa vie depuis leur enfance parisienne, une vie qui fut belle, riche, heureuse et emplie d’amour.

Le texte d’Olivia de Lamberterie, édité dans la collection La Bleue de Sotck, ne porte ni la mention « roman » ni la mention « récit », sans doute est-ce un peu les deux. Incontestablement une oeuvre littéraire, hommage à ce petit frère solaire à qui tout réussissait mais qu’un mal, diagnostiqué trop tard, rongeait depuis toujours. J’aime l’idée que la lecture et l’écriture nous aident à guérir même si il est bien illusoire de guérir d’une telle blessure. 

Sans jamais donner l’impression au lecteur d’être un voyeur, Olivia de Lamberterie donne corps à ce drame personnel en magnifiant la vie, la sienne et celle de son frère. J’ai tellement plongé dans le texte que j’ai complètement occulté le sous-texte. Nul besoin ici de name dropping car peu importe qui sont les personnalités connues derrière les prénoms des proches. Tout est oublié, balayé par la force évocatrice des mots qui donne corps à cette fratrie soudée, cette famille moderne, recomposée, où tous les morceaux choisis sont les bienvenus, où l’amour est presque plus fort que la mort. Ce pourrait être une fiction alors que tout est vrai et que l’ouvrage a reçu le Prix Renaudot Essai 2018. 

J’ai découvert le style d’Olivia de Lamberterie, comme tout le monde, en lisant ses critiques dans le magazine Elle.  Des critiques qui, pour moi, sonnaient toujours juste et m’ont incitée à découvrir plusieurs romans qui figurent maintenant parmi mes préférés. Après avoir lu Avec toutes mes sympathies, je me demande pourquoi elle ne s’est pas lancée plus tôt. Son écriture est simple, fluide, vivante. Il est certes question de suicide, de deuil, de dépression, mais, grâce au pouvoir des mots, Olivia de Lamberterie réussit son pari, redonner vie à son frère. La dernière phrase est, à ce titre, particulièrement significative : « Ta mort nous a rendus vivants ». 

Une lecture bouleversante qui nous donne à réfléchir sur nos propres vies.

Maîtresse Jedi

Cupidon a des ailes en carton, Raphaëlle Giordano, Editions Eyrolles

Meredith et Antoine forment un couple parfait. Elle, tente de devenir comédienne et veut être reconnue pour son talent. Lui est producteur d’émissions radio et a brillamment réussi sa carrière. Ils s’aiment à la folie mais Meredith ne se sent pas prête à mériter l’amour d’Antoine, ni à lui rendre. Après tout, ne dit-on pas que pour aimer les autres, il faut avant tout s’aimer soi-même ? Lire la suite

Eden Springs, Laura Kasischke, Page à Page

 

 

krxirgxvs36ebn012dlg%g

En 1903, Benjamin Purnell, un prédicateur du Kentucky, fonde avec quelques fidèles une communauté religieuse, la Maison de David, à Benton Harbor (Michigan). La nouvelle colonie attire bientôt de très nombreux adeptes, venus des quatre coins du globe (même de France !). Ces hommes et ces femmes, la plupart jeunes et en bonne santé, attendent la fin du monde et le Second Avènement (les élus « retrouveront la jeunesse et une peau plus fraîche que celle d’un enfant ») promis par le « Roi Ben ». En attendant, tout ce petit monde jouit des richesses du domaine en exportant trois millions de caisses de fruits chaque année. Des revenus qui grossissent encore après l’ouverture en 1908 d’Eden Springs, un parc d’attractions avec son zoo, sa volière et son train miniature. La Maison de David aura même son équipe de base-ball, connue dans le monde entier. Mais, derrière l’image du paradis sur Terre véhiculée par les membres de la secte, la réalité était semble-t-il évidemment tout autre…

Depuis quelques semaines, je fréquente une autre partie de ma ville ce qui m’a amené à découvrir une nouvelle librairie (on ne se refait pas !). Lors de ma première visite, j’ai déniché ce roman de Laura Kasischke sur la table des nouveautés. La couverture très intrigante et la mention de la postface de Lola Lafon m’ont tout de suite attirée. La lecture de la 4e de couverture a fini de me convaincre. J’aime les romans « basés sur une histoire vraie », d’autant plus quand il s’agit d’un fait-divers. 

Jusque-là, j’ignorai tout de cette secte née au début du XXe siècle et de son leader charismatique mais le sujet, éminemment romanesque, est fascinant. Les fidèles de la Maison de David attendent la fin du monde et leur résurrection éternelle. Afin d’être prêts pour celle-ci, ils doivent obéir à quelques préceptes : ne pas se couper les cheveux, ne pas manger de viande, ne pas avoir de rapports sexuels. Mais, à voir Benjamin Purnell entouré de toutes ces jeunes filles à l’air juvénile sur les photos d’époque (intelligemment ajoutées à la fin de l’ouvrage), nous nous imaginons aisément ce qui se tramait derrière les façades des maisons que les membres construisirent de leurs mains. Se basant sur des documents d’archives (articles de presse, réclames, témoignages, rapports d’enquête), reproduits comme entête pour chaque chapitre, Laura Kasischke cisèle un roman court mais dense, étrange et ensorcelant. Ses personnages principaux, ces jeunes femmes, ce « nous » collectif quand elles parlent, sont tout à la fois attachants et repoussants. Elles m’ont fait penser aux soeurs Lisbon de Virgin Suicides pour leur charme vénéneux et leur fragilité. Au fil des pages, l’on en vient même à se demander qui sont les bourreaux et qui sont les victimes. La figure maternelle campée par le personnage de Cora Moon, vieille institutrice asexuée, tente sans succès de sauver les apparences mais la chute du jardin d’Éden est inexorable.

Une découverte envoûtante, que l’on dévore d’une traite.

Maîtresse Jedi

« Le dernier des nôtres » d’Adélaïde de Clermont Tonnerre (Le livre de poche) * Héritage muet

Werner l’a toujours su : il a été adopté étant petit. Seul vestige de sa première vie : un nom et un prénom – Werner Zilch – et cette phrase « Il est le dernier des nôtres ». Depuis, il a grandi entouré de l’amour d’un foyer américain, choyé par des parents qui l’ont toujours idéalisé et porté à bout de bras. Une chose est sûre : ce n’est pas d’eux qu’il tient son ambition et son sens de l’aventure… A 30 ans à peine, le voici à la tête d’un empire financier bâti de toute pièce par ses soins et avec l’aide de son meilleur ami. Seul domaine qui lui résiste : le cœur. Werner enchaine les conquêtes avant de rencontrer Rebecca, puis pour tenter de l’oublier – mais en plus d’un amour fou et quelque peu tourmenté, autre chose les lie, un passé sombre, impossible à porter et qui risque bien de détruire la vie de Werner et tout ce qu’il avait jusque là tenté de créer.

Adélaïde de Clermont Tonnerre a reçu pour ce merveilleux roman bâti entre le passé et le présent le Grand Prix de l’Académie française et a été sélectionné pour le Prix des Lecteurs 2018 – des distinctions méritées puisqu’on se délecte dès les premières pages d’une intrigue sombre, lourde, structurée sur un aller-retour entre l’Allemagne de la fin de la Seconde Guerre Mondiale et les Etats-Unis de la fin des années 1960. On y suit les destins mêlés de deux familles liées par le même homme, Werner Zilch, arraché à la première et recueilli par la seconde, à la croisée de ce que les hommes peuvent offrir de plus beau ou infliger de plus cruel à ses semblables. Nous sommes happés dès le début par ces plongées dans le quotidien de deux époques que rien ne semble pouvoir unir, par ces vraies vies décrites dans ce qu’elles eurent de plus beau et de plus dur. La description de l’Allemagne nazie défaite vue par le prisme des Allemands nous rappelle que la fin de « notre » guerre a marqué pour ce pays et ses habitants le début d’exaction, de bombardements, de l’occupation et de la peur. C’est dérangeant, c’est révoltant, et pour certain d’entre nous, c’est une découverte. Tout comme l’histoire de ces scientifiques qui, pour le compte de l’Allemagne nazie, mirent au point des armes responsables de la mort de milliers de civils, et furent ensuite accueillis par les Etats-Unis qui souhaitaient leur soutirer ces innovations…. Comme souvent quand il s’agit de guerre, difficile de définir une frontière claire entre le bien et le mal, les bonnes intentions et les mauvaises actions. Werner Zilch en fera l’amère expérience en se plongeant dans son passé et en déterrant avec Becca des souvenirs douloureusement ensevelis