« Max et les poissons » de Sophie Adriansen (Nathan) * pour tous les enfants péchés en juillet 1942

Max aura 8 ans dans quelques jours et vient de recevoir à l’école un joli poisson tacheté pour le récompenser de ses bonnes notes – Auguste. Il est très fier, tellement qu’il en oublie presque cette étoile jaune sur ses vêtements et les Allemands qui défilent tous ensemble et font trembler les murs avec leurs grosses bottes. Et puis il se rend bien compte que sa sœur Hélène et que ses parents lui préparent des surprises. Il en a peu depuis quelques mois alors se promet de bien en profiter. Mais voilà, en ce 16 juillet, d’autres surprises moins drôles sont prévues par d’autres adultes, et avec tant d’autres, Max est raflé, parqué dans un grand stade avec quelques-uns de ses copains et voisins. Les adultes ont peur, alors lui aussi, un peu. Ils sont emmenés ensuite dans un autre camps où ,au moins, il y a un extérieur ;il s’appelle Drancy. Max pense que tout ira mieux ensuite, mais ce n’est qu’une nouvelle étape. La vie de Max va décidément bien changer, et cette journée d’anniversaire oublié n’est que le début d’une nouvelle drôle d’aventure parsemée de poissons.

J’entendais parler de ce livre depuis des mois, me le réservant pour un moment où j’aurais le temps de le lire tranquillement. Grand bien m’a pris. Merveilleusement bien écrit – comme sait si bien le faire Sophie Adriansen -, facilement accessible aux jeunes lecteurs à partir de 9 ans, poignant, il m’a mis les larmes aux yeux et m’a fait sourire à travers ces larmes. Parce que bien que vue à travers les yeux d’un jeune garçon qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive, cette histoire est bien celle de tant d’autres enfants, déportés, raflés, séparés de leurs familles, parfois tués durant la Seconde Guerre Mondiale parce qu’ils étaient nés Juifs. Sans jamais être anxiogène, le texte aborde tous les aspects de la vie de ces familles juives durant cette période. Sophie Adriansen nous donne ainsi des clés et des éléments de langage pour entamer le travail de mémoire avec nos enfants, leur parler de ce pan de notre histoire sans leur faire peur et en leur montrant dès à présent que toutes les victimes nous ressemblaient terriblement.

Sans surprise, ce joli roman a largement trouvé ses lecteurs, et a remporté de nombreux prix. Sophie Adriansen continue également d’intervenir auprès des classes de jeunes pour leur parler de Max, de ses amis, de ses parents, de ses voisins et de tous les autres – une belle façon de transmettre un message douloureux mais indispensable.

 

« Le Parrain et le Rabbin » de Sam Bernett (Cherche Midi) * pour se rappeler qu’en temps de guerre, la nature humaine réserve les pires et les plus belles surprises

Novembre 1943. L’Italie subit le courroux des nazis et à leur tour (Mussolini n’est plus considéré comme un allié par l’Allemagne nazie), les Juifs italiens subissent les rafles, les violences et la peur. Comme partout en Europe, ils se cachent pour tenter de survivre, s’organisent pour sauver ceux qui ont échappé aux déportations. Parmi eux, de nombreux enfants, soudain orphelins et recueillis notamment par les institutions juives, aidés plus ou moins efficacement par les populations locales et les associations internationales qui tentent de leur apporter leur soutien.

Sam Bernett s’est dans ce très beau texte penché sur le cas particulier d’une yeshiva (école juive) de Milan, dont les instituteurs et le directeur, pour échapper à une rafle, entrainèrent dans les montagnes une quinzaine de jeunes garçons. Alerté par les habitants, les membres du Rescue Committee de New York mirent alors tout en place pour sauver les fuyards – quitte pour cela à mobiliser un réseau inattendu : la Mafia italienne de New York.

Ce sont cette histoire et cette rencontre que nous conte ici l’auteur : la fuite, l’impuissance, la peur, et la conviction que des vies humaines, parfois, valent une entorse aux valeurs que l’on enseigne et prône. Parce qu’à ce moment-là seul un réseau si solide et efficace que celui de la Mafia italienne new yorkaise pouvait venir en aide à une vingtaine de Juifs perdus dans les montagnes enneigées d’Europe, le Rabbin se résolut à les solliciter, et constata alors que même les pires truands, face à l’urgence de la Guerre et de la vie, pouvaient faire preuve d’humanité. La leçon est belle, salutaire même – se souvenir que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, entièrement bon ou totalement noir, et que face aux circonstances, l’Homme peut faire preuve du pire comme du meilleur.

Au-delà du roman, bien mené, c’est surtout l’épisode historique qui est passionnant, et une nouvelle fois, nous ne pouvons que remercier la littérature de nous faire découvrir (ou re-découvrir) des « anecdotes » historiques méconnues, essentielles pour la mémoire commune et ô combien instructive sur la nature humaine.

 

« Cartographie de l’oubli » de Niels Labuzan (J.C Lattès) * des frontières de l’Histoire et de souvenir

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Fin du XIXème siècle. Jakob Ackermann est un soldat de l’Empire allemand, envoyé avec tant d’autres en Afrique pour étendre l’espace colonial allemand. Soldat, il l’est devenu par hasard, ou plutôt par devoir, et ce nouveau statut lui a permis d’acquérir un semblant de confiance en lui. Pas parce qu’il porte une arme, mais bien parce qu’au milieu de la jungle hostile, la cicatrice qui le défigure depuis qu’il est enfant ne fait pas éclore sur les visages de ceux qu’il croise la pitié ou l’horreur. Il s’est fait dans l’armée des camarades, de ceux qui comptent vraiment ; tout serait donc pour le mieux si un soldat ne devait pas obéir aux ordres et, parfois, tuer des gens : à la différence de beaucoup, ils considèrent les populations locales comme humaines, leurs vies précieuses. C’est donc le début des difficultés : être un soldat humain, quelle idée ! Coincé entre des idées humanistes qu’il ne comprend pas bien et les prétentions colonialistes de ses supérieurs, Jakob assiste et contribue à l’exportation de la civilisation germanique en Namibie ; un bien grand rôle pour un homme qui ne pense même pas être l’égal de ses compatriotes.

Son histoire nous est racontée par un jeune métis namibien, en 2004, lors de la commémoration de ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier génocide du siècle : le massacre par les armées allemandes des Hereros, un peuple autochtone poursuivi et anéanti pour s’approprier leur territoire – hommes, femmes, enfants, vieillards, bétails, … l’armée de l’Empire germanique ne fit pas de prisonniers, et s’acharna également à détruire toutes les traces rappelant la culture de ce peuple de fermiers. Un autre exemple de ce que l’Homme a inscrit de pire dans les pages de son Histoire.

Cartographie de l’oubli – magnifique titre – est le premier roman français de Niels Labuzan ; un premier roman historique, mais bien plus que ça. Un roman qui narre la façon dont on écrit l’Histoire (du point de vue des vainqueurs, si tant est qu’il y en ait vraiment), mais surtout la façon dont on la vit, souvent sans avoir conscience de l’impact de ses actes, de l’importance de ce que l’on vit, des morceaux d’histoire que l’on trace à la pointe du fusil ou du fusain avec toute l’humanité – ou l’inhumanité – dont on est capable. Si Jakob Ackermann est un personnage de fiction, il côtoie des personnages historiques réels, vit des événements dramatiques qui se sont effectivement déroulés. Histoire et fiction se combinent à merveille et Niels Labuzan fait de ce roman un formidable page-turner, riche d’enseignements divers sur l’Histoire et sa transmission. Passionnant, éclairant et flamboyant.