« Le disparu de l’Hôtel-Dieu » d’Eric Fouassier (Editions Jean-Claude Lattès) * une série de romans historiques policiers à ne pas louper!

Souvenez-vous – nous avions beaucoup aimé Bayard et le crime d’Amboise (ainsi que Le piège de verre, dont nous ne vous avons cependant pas parlé), les premières aventures de la belle Héloïse et de son amant, le célèbre Chevalier Bayard, signées Eric Fouassier. Quel plaisir donc de recevoir récemment Le disparu de l’Hôtel-Dieu, suite des aventures de nos deux amis, que nous avions laissés dans la détresse.

Nous y retrouvons Héloïse en 1515, soit une dizaine d’années après ses fiançailles rompues avec Bayard – et pour cause : la veille de leur mariage, elle s’était vue contrainte de prendre la fuite après avoir découvert qu’une nuit de passion (alors qu’elle pensait l’élu de son cœur mort au combat) l’avait laissée enceinte.

En femme forte et indépendante, elle assure donc depuis la naissance du petit Etienne, 11 ans, leur survie à tous deux en exerçant son art des potions et des plantes à l’Hôtel-Dieu – cet hôpital devenu leur geôle. Pourtant, lorsque les intrigues géopolitiques font une nouvelle fois irruption dans sa vie et lui arrachent son petit garçon, Héloïse ne tremble une nouvelle fois pas : n’écoutant que son courage, elle met tout en œuvre pour le retrouver, quitte pour cela à solliciter l’aide de puissants alliés et à encourir les représailles de ses ennemis.

Alors que François 1er mène une campagne inédite pour conquérir Milan, la jeune femme se voit ainsi contrainte de rejoindre l’host pour tenter coute que coute de retrouver la trace de son fils – et retrouve donc étroitement liée une nouvelle fois aux secrets de la Cour et mêlée à ses intrigues. Elle y retrouvera aussi le Chevalier de son cœur, qu’elle avait tenté toutes ces années d’oublier. Comment cet homme bafoué l’accueillera-t-il? Acceptera-t-il de faire partie de ceux qui lui apporteront leur concours dans la recherche du petit Etienne? Trahisons, assassinats, alliances hasardeuses, … Héloïse parviendra-t-elle à ne pas sombrer face aux dangers qui se dressent sur sa route et à préserver ceux qu’elle aime des dangers ?

Quel plaisir de suivre les traces de l’armée de François 1er et le déroulement de cette campagne dont la date est entrée dans l’Histoire – comme avant l’enquête sur la mort de Charles VIII. Eric Fouassier mêle intelligemment et efficacement cette fois encore son intrigue et l’Histoire (de France, de l’Europe et de la médecine), faisant se croiser personnages historiques et de fictions. Héloïse Sanglar est un personnage riche, attachant, que l’on prend plaisir à voir évoluer, devenir femme, et que l’on admire tout autant comme maman et femme que comme apothicaire. Les rebondissements sont nombreux et rythment des parties de narration passionnantes et instructives – la lecture s’en trouve sublimée plutôt que ralentie : l’alchimie parfaite des romans historiques réussis.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : tout comme Le piège de verre et Bayard et le crime d’Amboise, Le disparu de l’Hôtel-Dieu est un roman policier historique ciselé, haletant, passionnant – en plus d’être très bien écrit et imaginé. Attendez-vous donc à ne pas pouvoir le reposer, et à en redemander !

« Le ciel n’existe pas » d’Ines Fernandez Moreno (Lattès) * une jolie lecture

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Cala a une vie un peu décousue, très chaotique, plutôt insatisfaisante mais finalement pas si nulle. D’accord, sa mère est despotique ; d’accord, son boulot de pigiste dans un magazine féminin ne répond pas tout à fait à ses attentes ; oui, son amour est parti il y a des mois de l’autre côté des Andes, lui donnant peu de nouvelles, et juste assez d’espoir pour attendre. Pourtant, le jour où elle se rend compte que Sabrina, l’auxiliaire de vie de sa mère, les vole, sa vie prend un virage inattendu : la jeune fille l’entraine à sa suite dans les méandres de la traite des Blanches qui polluent les bas-fonds de Buenos Aires et menace des milliers de jeunes filles. Si on ajoute à cela qu’elle se retrouve avec le bébé de Sabrina sur les bras – un bébé qu’elle adore rapidement et dont elle est finalement très fière de savoir s’occuper – et que sa voisine la poursuit pour qu’elle lui apprenne à devenir écrivain, il n’y a plus de doute : Cala va devoir ouvrir les yeux sur le monde réel, là où elle préférait son univers un peu bohême et si rassurant.

Avec ce roman quelque peu décalé, Ines Fernandez Moreno nous entraine à la découverte (en tout cas pour moi) de la société argentine contemporaine. Trafics divers, modernité déstabilisante, femmes victimes ou engagées mais toujours touchantes, histoires d’amour contrarié et d’amitié solide, réflexion sur la maternité – être/devenir/supporter la mère – et sur le couple, sur la liberté,… On sourit, on rit, on se désole et se révolte, on découvre et on se renseigne sur une société que nous connaissons peu – mais pas beaucoup plus que le strict nécessaire. L’écriture de l’auteure est emprunte de douceur, mais aussi de détermination, d’admiration – il en découle une lecture fluide (et rapide), qui donne le sourire. Une légèreté de façade cependant, et de nombreuses pistes de réflexions à creuser. Si ce roman ne fera probablement pas date (peut-être qu’il aurait plus facilement tiré son épingle du jeu hors rentrée littéraire…), il tient pourtant ses promesses et nous fait découvrir une auteur à suivre.

 

« Cartographie de l’oubli » de Niels Labuzan (J.C Lattès) * des frontières de l’Histoire et de souvenir

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Fin du XIXème siècle. Jakob Ackermann est un soldat de l’Empire allemand, envoyé avec tant d’autres en Afrique pour étendre l’espace colonial allemand. Soldat, il l’est devenu par hasard, ou plutôt par devoir, et ce nouveau statut lui a permis d’acquérir un semblant de confiance en lui. Pas parce qu’il porte une arme, mais bien parce qu’au milieu de la jungle hostile, la cicatrice qui le défigure depuis qu’il est enfant ne fait pas éclore sur les visages de ceux qu’il croise la pitié ou l’horreur. Il s’est fait dans l’armée des camarades, de ceux qui comptent vraiment ; tout serait donc pour le mieux si un soldat ne devait pas obéir aux ordres et, parfois, tuer des gens : à la différence de beaucoup, ils considèrent les populations locales comme humaines, leurs vies précieuses. C’est donc le début des difficultés : être un soldat humain, quelle idée ! Coincé entre des idées humanistes qu’il ne comprend pas bien et les prétentions colonialistes de ses supérieurs, Jakob assiste et contribue à l’exportation de la civilisation germanique en Namibie ; un bien grand rôle pour un homme qui ne pense même pas être l’égal de ses compatriotes.

Son histoire nous est racontée par un jeune métis namibien, en 2004, lors de la commémoration de ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier génocide du siècle : le massacre par les armées allemandes des Hereros, un peuple autochtone poursuivi et anéanti pour s’approprier leur territoire – hommes, femmes, enfants, vieillards, bétails, … l’armée de l’Empire germanique ne fit pas de prisonniers, et s’acharna également à détruire toutes les traces rappelant la culture de ce peuple de fermiers. Un autre exemple de ce que l’Homme a inscrit de pire dans les pages de son Histoire.

Cartographie de l’oubli – magnifique titre – est le premier roman français de Niels Labuzan ; un premier roman historique, mais bien plus que ça. Un roman qui narre la façon dont on écrit l’Histoire (du point de vue des vainqueurs, si tant est qu’il y en ait vraiment), mais surtout la façon dont on la vit, souvent sans avoir conscience de l’impact de ses actes, de l’importance de ce que l’on vit, des morceaux d’histoire que l’on trace à la pointe du fusil ou du fusain avec toute l’humanité – ou l’inhumanité – dont on est capable. Si Jakob Ackermann est un personnage de fiction, il côtoie des personnages historiques réels, vit des événements dramatiques qui se sont effectivement déroulés. Histoire et fiction se combinent à merveille et Niels Labuzan fait de ce roman un formidable page-turner, riche d’enseignements divers sur l’Histoire et sa transmission. Passionnant, éclairant et flamboyant.