Eden Springs, Laura Kasischke, Page à Page

 

 

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En 1903, Benjamin Purnell, un prédicateur du Kentucky, fonde avec quelques fidèles une communauté religieuse, la Maison de David, à Benton Harbor (Michigan). La nouvelle colonie attire bientôt de très nombreux adeptes, venus des quatre coins du globe (même de France !). Ces hommes et ces femmes, la plupart jeunes et en bonne santé, attendent la fin du monde et le Second Avènement (les élus « retrouveront la jeunesse et une peau plus fraîche que celle d’un enfant ») promis par le « Roi Ben ». En attendant, tout ce petit monde jouit des richesses du domaine en exportant trois millions de caisses de fruits chaque année. Des revenus qui grossissent encore après l’ouverture en 1908 d’Eden Springs, un parc d’attractions avec son zoo, sa volière et son train miniature. La Maison de David aura même son équipe de base-ball, connue dans le monde entier. Mais, derrière l’image du paradis sur Terre véhiculée par les membres de la secte, la réalité était semble-t-il évidemment tout autre…

Depuis quelques semaines, je fréquente une autre partie de ma ville ce qui m’a amené à découvrir une nouvelle librairie (on ne se refait pas !). Lors de ma première visite, j’ai déniché ce roman de Laura Kasischke sur la table des nouveautés. La couverture très intrigante et la mention de la postface de Lola Lafon m’ont tout de suite attirée. La lecture de la 4e de couverture a fini de me convaincre. J’aime les romans « basés sur une histoire vraie », d’autant plus quand il s’agit d’un fait-divers. 

Jusque-là, j’ignorai tout de cette secte née au début du XXe siècle et de son leader charismatique mais le sujet, éminemment romanesque, est fascinant. Les fidèles de la Maison de David attendent la fin du monde et leur résurrection éternelle. Afin d’être prêts pour celle-ci, ils doivent obéir à quelques préceptes : ne pas se couper les cheveux, ne pas manger de viande, ne pas avoir de rapports sexuels. Mais, à voir Benjamin Purnell entouré de toutes ces jeunes filles à l’air juvénile sur les photos d’époque (intelligemment ajoutées à la fin de l’ouvrage), nous nous imaginons aisément ce qui se tramait derrière les façades des maisons que les membres construisirent de leurs mains. Se basant sur des documents d’archives (articles de presse, réclames, témoignages, rapports d’enquête), reproduits comme entête pour chaque chapitre, Laura Kasischke cisèle un roman court mais dense, étrange et ensorcelant. Ses personnages principaux, ces jeunes femmes, ce « nous » collectif quand elles parlent, sont tout à la fois attachants et repoussants. Elles m’ont fait penser aux soeurs Lisbon de Virgin Suicides pour leur charme vénéneux et leur fragilité. Au fil des pages, l’on en vient même à se demander qui sont les bourreaux et qui sont les victimes. La figure maternelle campée par le personnage de Cora Moon, vieille institutrice asexuée, tente sans succès de sauver les apparences mais la chute du jardin d’Éden est inexorable.

Une découverte envoûtante, que l’on dévore d’une traite.

Maîtresse Jedi

« Le ciel n’existe pas » d’Ines Fernandez Moreno (Lattès) * une jolie lecture

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Cala a une vie un peu décousue, très chaotique, plutôt insatisfaisante mais finalement pas si nulle. D’accord, sa mère est despotique ; d’accord, son boulot de pigiste dans un magazine féminin ne répond pas tout à fait à ses attentes ; oui, son amour est parti il y a des mois de l’autre côté des Andes, lui donnant peu de nouvelles, et juste assez d’espoir pour attendre. Pourtant, le jour où elle se rend compte que Sabrina, l’auxiliaire de vie de sa mère, les vole, sa vie prend un virage inattendu : la jeune fille l’entraine à sa suite dans les méandres de la traite des Blanches qui polluent les bas-fonds de Buenos Aires et menace des milliers de jeunes filles. Si on ajoute à cela qu’elle se retrouve avec le bébé de Sabrina sur les bras – un bébé qu’elle adore rapidement et dont elle est finalement très fière de savoir s’occuper – et que sa voisine la poursuit pour qu’elle lui apprenne à devenir écrivain, il n’y a plus de doute : Cala va devoir ouvrir les yeux sur le monde réel, là où elle préférait son univers un peu bohême et si rassurant.

Avec ce roman quelque peu décalé, Ines Fernandez Moreno nous entraine à la découverte (en tout cas pour moi) de la société argentine contemporaine. Trafics divers, modernité déstabilisante, femmes victimes ou engagées mais toujours touchantes, histoires d’amour contrarié et d’amitié solide, réflexion sur la maternité – être/devenir/supporter la mère – et sur le couple, sur la liberté,… On sourit, on rit, on se désole et se révolte, on découvre et on se renseigne sur une société que nous connaissons peu – mais pas beaucoup plus que le strict nécessaire. L’écriture de l’auteure est emprunte de douceur, mais aussi de détermination, d’admiration – il en découle une lecture fluide (et rapide), qui donne le sourire. Une légèreté de façade cependant, et de nombreuses pistes de réflexions à creuser. Si ce roman ne fera probablement pas date (peut-être qu’il aurait plus facilement tiré son épingle du jeu hors rentrée littéraire…), il tient pourtant ses promesses et nous fait découvrir une auteur à suivre.