Bakhita, Véronique Olmi, Albin Michel

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Son nom d’avant le rapt, Bakhita l’a oublié. Née au Darfour dans la seconde moitié du XIXe siècle, la petite fille est enlevée et vendue comme esclave vers l’âge de 7 ans. Après une longue marche à travers le Soudan, elle est achetée sur le grand marché d’El Obeid par un premier maître, un chef arabe, comme cadeau pour ses filles. Six ans plus tard, propriété d’un général turc, elle est rachetée à Khartoum, par le consul d’Italie, son sauveur. En effet, quand fin janvier 1885, celui-ci est le dernier européen à quitter la capitale soudanaise avant sa chute, il emmène Bakhita avec lui, direction l’Italie. Là, la jeune fille découvre un pays très différent de l’idéal imaginé, où, comme en Afrique, les hommes peuvent être enchainés et les enfants abandonnés. Mais c’est aussi dans ce pays de contrastes, que Bakhita trouve Dieu et sa voie : elle sera religieuse et vouera sa vie aux enfants pauvres. 

Comme beaucoup de lecteurs et lectrices, il m’arrive d’avoir des périodes d’achats compulsifs, faisant grossir irrémédiablement ma PAL. Je me jette alors avidement sur les nouveautés, délaissant les ouvrages précédemment acquis, jusqu’à l’achat suivant qui, de nouveau, prend le pas sur les autres livres, et ainsi de suite… Il peut donc se passer plusieurs mois ou années avant que je n’ouvre certains romans et ce fut le cas ici avec Bakhita de Véronique Olmi, acheté en septembre 2017 car il avait obtenu le prix du roman FNAC. Après plus de 12 mois à prendre, un peu, la poussière dans ma bibliothèque, j’ai finalement eu envie de m’y plonger. Le début de ma lecture n’a pas été très concluant. J’avais beaucoup de mal à m’attacher à cette petite fille dont la destinée avait pourtant l’air passionnante. L’écriture de Véronique Olmi, que je découvrais, m’apparaissait froide, presque clinique : pas de dialogues, emploi du présent, de la 3e personne. Au bout d’une trentaine de pages, je me suis arrêtée et j’ai commencé le Lançon que je venais d’acquérir.

Cette pause a finalement été bénéfique. Quand j’ai repris Bakhita, je n’avais plus les mêmes attentes de lecture et, au fil des pages, ce qui m’avait semblé sans âme est devenu un texte puissant, envoûtant, pudique, qui ne se livre pas facilement, à l’image de son héroïne. Cette petite fille martyrisée porte une force rare en elle, qui lui permet de résister aux situations barbares et inhumaines qu’elle vit, une force simple, calme, naturelle, qui prend sa source dans les souvenirs de son enfance, aux côtés de sa mère. Les choix stylistiques de Véronique Olmi rendent justice à cette force. Ils nous mettent, nous lecteurs, dans les pas de Bakhita et nous permettent de ressentir ses émotions, ses doutes, ses rêves, sa foi. Car, malgré les horreurs de l’esclavage qui nous sont contées, cette histoire est avant tout une histoire de foi et d’espérance, en l’homme, en sa capacité à renaître encore et encore, en sa capacité à aimer son prochain sans condition. 

Un très beau roman à ne pas laisser, trop longtemps, « dormir » sur vos étagères.

Maîtresse Jedi

 

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« Dracula, Les origines » de Dacre Stocker et J.D Barker (Michel Lafon) * délicieusement terrifiant

Lorsque Bram Stocker présente Dracula à son éditeur pour la première fois, il est catégorique : ces faits sont réels, les vampires (ou quel que soit le nom qu’on leur donne à travers le monde) existent, il le sait. Mais son discours ne trouve pas grâce aux yeux du professionnel, qui s’il apprécie l’histoire, tient à ce qu’elle soit présentée comme une fiction – la suite, nous la connaissons : le roman devient un classique, faisant trembler ses contemporains et des générations de lecteurs depuis.

Dacre Stocker et J.D Barker nous entrainent donc sur les pas du petit Bram, enfant malade et condamné à subir au lit les absurdités d’une médecine incapable de l’aider. S’il observe par la fenêtre vivre le monde et par les yeux de sa nanny la vie de sa famille – il a de nombreux frères et sœurs -, il se morfond. Mais une nuit, alors que la fin semble proche, se produit un miracle : au terme d’un songe dans lequel Ellen, sa nanny qui s’occupe de la fratrie et de lui en particulier depuis qu’il est bébé, endosse un étrange et effrayant rôle, il se réveille « guérit », libéré des douleurs qui le harcelaient nuit et jour depuis sa naissance et capable de se tenir debout. D’abord ravi, il confie à sa sœur Mathilda son incompréhension et ses souvenirs de cette nuit étrange, au cours de laquelle il a compris qu’Ellen ne pouvait être une bonne comme les autres. Il est alors inconscient des conséquences des questions qu’il pose, mais surtout des réponses qu’il va obtenir. C’est le début d’une quête qui va le poursuivre toute sa vie d’enfant et de jeune adulte, jusqu’à ce qu’à nouveau ce mystère devienne central dans son existence et le conduise à rencontrer le comte Dracula, cette créature machiavélique qui deviendra le vampire le plus connu de la littérature.

Indéniablement, Bram a changé cette nuit-là… Mais est-ce en bien ou en mal ? est-ce l’œuvre de Dieu ou du Diable ? Tout peut-il être expliqué aussi simplement qu’en ces termes dichotomiques ?

C’est cette frontière floue entre la fiction et la réalité que Dacre Stocker (arrière petit neveu de Bram) et J.D Barker, auteur de littérature fantastique, explorent avec ce roman horrifique qui nous plonge tout à la fois dans la genèse d’une œuvre majeure et dans l’histoire d’un auteur mythique, littéralement habité par son récit. La collaboration entre les deux auteurs fonctionne incroyablement bien, nous offrant un texte enlevé, incroyablement bien écrit et absolument passionnant. Et si l’on prend plaisir à se laisser embarquer dans cette histoire gothique, écrite tout comme Bram Stocker aurait pu le faire, on frissonne à l’idée qu’une partie de ce que nous découvrons et lisons puisse être réel, ou partiellement réel. Quand fiction et réalité sont si intimement lié, impossible d’affirmer où l’imagination supplante le réel… et vis versa.

« La folle histoire du Picasso que personne n’a jamais vu » de Laurent Fiedler (Lattès) * hilarant et brillant

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Mara Bijou est la propriétaire d’un établissement de plaisirs bien comme il faut à Paris, qui bénéficie d’une réputation sans tâche et se targue de recevoir chaque jour ceux que le monde tumultueux des arts de la capitale de l’entre deux guerres a de plus créatifs et délurés. Un quotidien voluptueux et enrichissant qui vole en éclat le jour où le talentueux Picasso la croise – il faut dire que Mara est une superbe toute petite femme, au caractère bien trempé et aux mocassins à pompons séduisants au possible. Il n’en fallait pas moins pour inspirer cet amoureux des femmes, qui entreprend de créer dans le secret du Paradis un tableau qui ne manquera pas de révolutionner son art et la peinture pour des siècles… . Si tant est qu’il puisse un jour être admiré ! Car dès sa finalisation, cette toile de plusieurs mètres ne cesse d’être dérobée. Serait-ce pour son sujet affriolant ? Ou le geste d’un amoureux secret de Mara, qui n’accorde ses faveurs qu’à très peu et encourage ainsi les fantasmes de tous les autres ? A moins que ce ne soit un amateur de Picasso cherchant à s’assurer une pièce unique ? Pour que son Paradis ne souffre pas de ces vols en série – et parce qu’elle est tout de même bien curieuse, il faut l’avouer – Mara décide de mener l’enquête avec son amie journaliste Jeanne.

Les voici donc embarquées,  et nous avec elle, dans les catacombes et sous-sols parisiens avec dans leur sillage artistes perchés, comtesses foldingues, modèles dénudés, poètes transis d’amour, muses peu farouches, … Cela donne une joyeuse troupe colorée et décalée, jonglant entre création artistique et sens de la réalité un peu chamboulé ! On rit, on se délecte des dialogues, on se fait de ces personnages si extravagants des compagnons de lecture drôles et attachants, on a envie de comprendre leur univers tout en se gardant bien de trop s’y plonger… au cas où nous ne pourrions retrouver notre bon sens ! Laurent Fielder nous offre une nouvelle fois un très bon roman, divertissant et à la limite de l’absurde, mais somme toute idéal pour passer un bon moment.