« Conclave » de Robert Harris (Plon) * passionnant et éclarant

Le pape est mort.

En véritable système monarchique, le Vatican met alors en place un incroyable dispositif pour trouver aux millions de catholiques répartis sur la planète un nouveau berger. Les cardinaux du monde entier affluent vers Rome pour se recueillir, montrer leur unité mais aussi jouer un rôle dans l’élection du nouveau pontife. La chapelle Sixtine devient alors, pour le meilleur et pour le pire, le centre du monde chrétien, concentrant les espoirs, les craintes et les ambitions de toute la chrétienté – mais pas seulement.

Evènement phare de cette élection : le Conclave, dont l’existence remonte aux origines de l’Eglise et dont la tenue permet de faire élire par ses pairs, en âme et conscience, l’un d’entre eux. Tous les cardinaux de moins de 90 ans sont alors regroupés et isolés du monde pendant l’intégralité des jours de vote qui leur permettront de choisir l’un d’entre eux. Mais si Dieu doit être leur guide, et les besoins des fidèles du monde entier leur seule préoccupation, il n’en reste pas moins que ces prélats, dans leurs actions et décisions, sont des membres influents et incontournables de la politique locale et internationale, et le Pape un chef d’Etat parmi les plus considérés. S’ensuivent alors évidemment des rivalités et alliances au sein même du clergé, et des ambitions bien terrestres – dont découlent manœuvres, bassesses, manipulations, secrets, corruption on ne peut plus humaines. Des travers courants lorsque l’on parle des sphères du pouvoir – quel qu’il soit – mais d’autant plus visibles et sensibles que l’élection se fait à huis clos, coupant du monde des dizaines de cardinaux alors entièrement livrés à leurs ambitions – et la prière.

Il est difficile sans déflorer l’intrigue d’en dire plus, mais le vrai tour de force de Robert Harris dans ce livre est de dépeindre à la façon d’un thriller cette élection. Rebondissements, secrets, suspense, personnalités torturées, ambitions insatiables, … il nous arrive parfois d’oublier que c’est un pontife qui doit être élu, et non un représentant du pouvoir temporel. Indéniablement, c’est une étape majeure de la géopolitique mondiale qui se joue là, et non seulement un guide spirituel, et Robert Harris distille la tension page après page. On se passionne pour ces hommes âgés qui espèrent ou redoutent, cachent ou démontrent, se révèlent ou sont démasqués. C’est théâtral et effrayant. Les acteurs apparaissent et disparaissent au gré des tours de l’élection, faisant voler en éclat les scénarii concoctés préalablement.

Toute la complexité de la position et du rôle du Vatican – mais aussi de la nature humaine – est concentrée dans les jeux d’alliances et les querelles des cardinaux : passionnant et éclairant.

« L’Atelier des poisons » de Sylvie Gibert (Plon) * rattrapage!

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L’été, c’est le moment de « rattraper » des romans que l’année littéraire ne nous a pas donné le temps de lire. L’atelier des poisons est pour moi l’un de ces textes que je m’étais mis de côté en me jurant d’y revenir – j’ai donc pris plaisir à le découvrir en ces journées estivales, même si l’atmosphère ne s’y prêtait pas particulièrement.

L’atelier des poisons, c’est avant tout l’histoire de Zélie, jeune artiste peintre à Paris en 1880 qui, avec quelques femmes avant-gardistes, fréquente l’un des premiers ateliers ouverts aux femmes. Elle est en effet décidée à faire de son art son métier, et à ne pas laisser les préjugés misogynes de l’époque lui mettre des bâtons dans les roues. Elle aspire donc à une vie paisible, mais c’était sans compter avec une rencontre fortuite avec le commissaire d’Arbourg qui, au détour d’une enquête de routine, remarque son incroyable sens de l’observation et fait appel à son intelligence pour résoudre l’affaire. Sous couvert de faire faire le portrait de sa filleule, il va alors lui demander de débusquer celui ou celle qui a tenté d’empoisonner un membre de sa famille. De fil en aiguille, il va aussi l’impliquer dans une affaire de très grande envergure : il semblerait que de plus en plus de Parisiens soient atteints d’accès de folie meurtrière, une folie qui les conduit à commettre le pire. Zélie devient donc l’alliée du commissaire et mettra ses talents de peintre à son service pour l’aider à voir derrière les apparences et sauver la ville d’un terrible danger.

Sylvie Gibert signe là un troisième roman historique abouti et très bien documenté. On suit Zélie et le commissaire Alexandre d’Arbourg tout à la fois dans l’univers impitoyable des artistes de l’époque (déchiré entre la modernité et la tradition d’un art en plein bouleversement) et dans la capitale française elle aussi en pleine transformation. Des bas quartiers aux belles demeures, des salles d’expositions aux ateliers d’artistes et aux auberges les plus mal fréquentées, les deux compères vont côtoyer ceux que la société de l’époque façonnait de bonté et de méchanceté. On les suit avec plaisir même si on regrette que le roman soit peu rythmé, ce qui entraine quelques longueurs préjudiciables à l’impression générale.

« Autour du soleil » de Karine Silla (Plon) * un joli roman sur les rapports humains en cette rentrée de janvier

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Marie a grandi sans maman et a longtemps cru que celle-ci était décédée. Elle s’est construit une vie et une famille sur cette tragédie familiale, vie dont elle est somme toute plutôt satisfaite. Pourtant, un jour, un homme asiatique vient à sa rencontre et lui explique que sa mère n’était jusqu’à quelques mois auparavant pas décédée, mais partie vivre à ses côtés au Vietnâm par amour. Rencontré dans un train, il avait été le point de départ d’une nouvelle vie pour cette femme qu’elle pensait connaitre à travers les mots et souvenirs partagés par son père. Abandonnant toute sa vie, et sa fille alors toute petite, elle avait fait le choix en quelques minutes de refuser le diktat des conventions et de s’octroyer le droit de vivre comme elle l’entendait. Comment Marie peut-elle accepter cette nouvelle version d’une histoire qu’elle pensait connaitre et dans laquelle elle est sciemment abandonnée ? Comment pardonner à un père qui, pensant faire au mieux, avait choisi de mentir à sa fille unique ? Comment appréhender cette nouvelle famille – puisqu’elle se découvre un demi-frère – dont elle ne veut pas, mais qui avait visiblement compté bien plus pour sa mère ? Et surtout : qui est-elle pour juger sa mère et à l’aune de quoi aurait-elle le droit de le faire ?
Car Marie part en vacances en famille avec ce secret qu’elle ne souhaite pas partager avec son mari ; dans une superbe villa où ils sont invités par l’un des mentors du père de ses filles, elle se laisse le temps de penser, de se retourner sur sa vie, de mettre des mots sur ses regrets et sur ses fiertés. Elle découvre alors son mari autrement, porte un regard nouveau sur son couple et sur ses aspirations, et finalement apprend à se découvrir telle qu’elle est, et non telle qu’elle se considère. Entourée de son mari, de ce professeur d’université si charismatique avec lequel il entretient une relation ambigüe, de la seconde compagne de ce dernier qui tente de toutes ses forces depuis des décennies de trouver sa place, de sa sœur et de son beau-frère, et enfin du fils longtemps disparu, Marie gravite dans un univers codifié comparable au système solaire… métaphore filée du titre jusqu’à la dernière page.

Voici un roman humain, emprunt de sensibilité et d’authenticité, largement consacré à la nature humaine et à sa complexité.
Avec un détachement quasi-chirurgical, Karine Silla dissèque les relations entre ces adultes et analyse avec intelligence et clairvoyance leurs tenants et aboutissants. Enfermés le temps d’un été, ces hommes et ces femmes s’étudient, s’aiment, se méprisent, se découvrent, … sous nos yeux et nous rappellent toutes la complexité et l’irrationalité de nos rapports aux autres. Fascinant.

« La vie selon Florence Gordon » de Brian Morton (Plon – Feux croisés) * un roman savoureux !

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Florence Gordon est une vieille femme acariâtre, icône des années 70 et de la lutte féministe. Si elle vit seule (elle est divorcée depuis des décennies), c’est en grande partie parce que le monde l’ennuie, l’agace, l’exaspère. Même sa famille et ses amis font les frais de ce caractère bien trempé, qui la conduit parfois à s’enfermer ou à les abandonner à faire sans elle une fête en son honneur. Un brin de femme droit dans ses bottes, déterminé, obstiné et passionné qui met depuis des années ses années par écrit dans des ouvrages qui font référence dans le cercle féministe.
Pourtant, depuis peu, cette façade cache de plus en plus mal une faille, un doute, une faiblesse qui semble vouloir surgir chaque jour un peu plus fort. Son corps ne lui répond plus aussi bien, entamant un travail de sape larvé mais efficace. Pourtant, ce n’est pas le moment : elle espère renouer avec le succès littéraire grâce à ses mémoires qu’elle s’attache tant à rédiger. Elle passe des heures face à sa machine à écrire, elle demande à Emily – sa petite-fille avec laquelle elle n’avait presque aucun lien jusque là – de faire des recherches longues et laborieuses pour l’enrichir, l’étayer et en faire ce chef-d’œuvre qu’elle espère. Et puis Florence est âgée maintenant, ses combats sont maintenant portés par des hommes et des femmes bien plus jeunes qui ne l’abordent pas de la même façon, qui la regardent comme on regarderait Aristote ou Homère si on les croisait : des personnalités connues, admirées mais appartenant à une autre époque.
Mais si Florence a du mal à s’en rendre compte, sa petite-fille comprend intuitivement la situation, ne sachant comment agir avec cette grand-mère qu’elle connait mal mais suffisamment bien pour comprendre que tout commentaire sur une éventuelle inquiétude serait très mal accueilli. Grâce à ses travaux pour Florence, elle plonge dans le passé militant de cette femme admirable et admirée… par une frange de la population qui s’amenuise. La narration est rythmée, à l’image de ce qu’est la vie de Florence, et particulièrement vivante. Les dialogues sont savoureux, incontestablement, et prêtent à sourire ou à pâlir, d’une humanité criante en somme.
Car Brian Morton nous dessine le portrait d’une femme incontestablement acariâtre, facilement détestable et pourtant terriblement attachante. Rivée à ses valeurs, elle tient tête au monde entier et reste elle-même dans les moindres de ses choix, de ses prises de décisions. Si elle contrarie, agace, énerve, elle ne le fait pas pour le plaisir mais bien parce qu’elle se refuse à certains compromis et veut concentrer son énergie sur celles et ceux qui le méritent par leur valeur, et non à cause de pseudo liens sociaux ou familiaux. Florence Gordon reste jusqu’aux dernières lignes de ce roman cette « anti-héroïne » énigmatique à la personnalité passionnante, aux sautes d’humeur mémorables et dont le destin restera un mystère grâce à une savante pirouette de l’auteur !

Mention spéciale pour cette superbe couverture, toute aussi quali que le texte!

Sweetie

« Promesses aveugles » d’Audrey Magee (Plon – Feux croisés) * dérangeant et fascinant

Inutile de le nier, ce roman est extrêmement dérangeant. Attention, cela ne signifie en aucun cas qu’il soit mauvais, ou n’en diminue en rien l’excellence … Car oui, pour moi, Promesses aveugles est un coup de cœur autant qu’un coup de poing, l’un de ces romans qui nous bouleversent et nous passionnent d’un même mouvement. Audrey Magee signe là incontestablement un roman puissant et emplie de sensibilité sur la Seconde Guerre mondiale, et ce alors même qu’elle y adopte un point de vue original : celui d’une famille berlinoise qui va connaitre en quelques années l’opulence grisante des vainqueurs puis la descente aux enfers des vaincus.

Ce roman s’ouvre sur le déroulement d’un mariage arrangé : dans le but d’offrir une permission au soldat et une pension à l’éventuelle future veuve, de nombreuses unions par correspondance ont ainsi été scellées durant le conflit. Peter et Katarina ne se connaissent donc pas, mais se sont choisis sur catalogue. Si ce ne sont pas a priori les meilleures bases d’une union, elle s’avérera dans ce cas-là bénie par l’amour et le désir ; ce qui devait être un arrangement se transforme donc en amour, mais plutôt qu’une bénédiction, il se révélera être une malédiction. En effet, si Peter bénéficie grâce aux contacts hauts placés de sa belle-famille dans la sphère nazie d’une prolongation de sa permission, le retour au front est inéluctable : tous les fils d’Allemagne doivent combattre pour la grandeur de leur « vaterland ». Endoctrinés, Peter et Katarina se résolvent à se séparer, se promettant de revenir et de s’attendre, de ne jamais oublier leur couple, puis leur famille, puisque la jeune femme se retrouve enceinte. Alors que lui subit les pires affronts de l’hiver russe sur le front est, elle multiplie les réceptions, les dîners, les réjouissances : en digne fille d’un proche d’un haut dignitaire nazi, elle se plie aux obligations mondaines et s’y complait. Pourtant, la guerre n’est jamais loin et ses conséquences n’épargnent pas la famille de Katarina : si son père parvient à toujours charger la table familiale de viande et de produits frais, son fils, lui, ne reviendra pas du front. Et le temps passant, les échecs allemands s’accumulant, la réalité les rattrape, les faisant plonger dans un puits sans fond d’horreurs et de violence. La déchéance est d’autant plus dure qu’elle fut précédée de fastes années. Pour Peter sur le front et pour Katarina à Berlin, l’année 1943 marque un tournant, les faisant passer du statut de vainqueurs confiants en vaincus abattus et résignés. Malmenés par la vie et les hommes, les deux amants qui pourtant s’étaient jurés de se retrouver vont-ils pouvoir tenir leurs promesses ?

Audrey Magee ne prend pas partie : elle se contente de relater crument la réalité des combats et de la vie à l’arrière (qu’elle soit cyniquement belle ou brutalement sans pitié). Proches de l’idéologie nazie un peu par défaut, les personnages ne sont pourtant pas des êtres inhumains, des personnes foncièrement mauvaises : il est impossible de ne pas avoir pitié de Katarina ou de Peter, ou des Juifs que la première croise dans Berlin, affamés, mourants. Sans jugement, Audrey Magee nous interroge finalement sur les réalités de la guerre et les compromis (compromissions ?) que nous serions amenés à accepter si nous devions nous-mêmes être confrontés à ces situations. Peux-tu reprocher au père de Katarina d’avoir voulu croire en l’idéologie des vainqueurs et donc de bénéficier des largeurs des nazis ? Peut-on reprocher à Katarina d’avoir voulu en profiter pour apporter à son fils tout ce dont il avait besoin ? Ou à la mère de Katarina de s’être réjouie de s’installer dans un appartement vidé de ses précédents propriétaires, mieux chauffé et mieux situé ? Est-il possible de reprocher à Peter d’avoir abattu des civils uniquement pour s’approprier leur nourriture et leur abri alors qu’il mourrait de froid et de faim ? Autant de questions dont les réponses paraissent simples installés sur notre canapé, mais auxquelles il serait bien plus compliqué de répondre l’estomac vide et l’angoisse de perdre ses proches vissée au corps.

Ce roman rugueux est une véritable perle, richement documenté et qui nous invite à la réflexion sur nous-mêmes et sur l’humanité dans son ensemble. Là où les jugements sont souvent assénés sans réelle connaissance des tenants et aboutissants, Audrey Magee évite cet écueil et nous livre une réalité cruelle et dérangeante. Rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y parait, et tout peut s’inverser d’une minute à l’autre, détruisant ce que l’on pensait acquis et inébranlable. Le final est bouleversant et clôt en beauté un roman incontournable et formidable.

Sweetie