« Le ciel n’existe pas » d’Ines Fernandez Moreno (Lattès) * une jolie lecture

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Cala a une vie un peu décousue, très chaotique, plutôt insatisfaisante mais finalement pas si nulle. D’accord, sa mère est despotique ; d’accord, son boulot de pigiste dans un magazine féminin ne répond pas tout à fait à ses attentes ; oui, son amour est parti il y a des mois de l’autre côté des Andes, lui donnant peu de nouvelles, et juste assez d’espoir pour attendre. Pourtant, le jour où elle se rend compte que Sabrina, l’auxiliaire de vie de sa mère, les vole, sa vie prend un virage inattendu : la jeune fille l’entraine à sa suite dans les méandres de la traite des Blanches qui polluent les bas-fonds de Buenos Aires et menace des milliers de jeunes filles. Si on ajoute à cela qu’elle se retrouve avec le bébé de Sabrina sur les bras – un bébé qu’elle adore rapidement et dont elle est finalement très fière de savoir s’occuper – et que sa voisine la poursuit pour qu’elle lui apprenne à devenir écrivain, il n’y a plus de doute : Cala va devoir ouvrir les yeux sur le monde réel, là où elle préférait son univers un peu bohême et si rassurant.

Avec ce roman quelque peu décalé, Ines Fernandez Moreno nous entraine à la découverte (en tout cas pour moi) de la société argentine contemporaine. Trafics divers, modernité déstabilisante, femmes victimes ou engagées mais toujours touchantes, histoires d’amour contrarié et d’amitié solide, réflexion sur la maternité – être/devenir/supporter la mère – et sur le couple, sur la liberté,… On sourit, on rit, on se désole et se révolte, on découvre et on se renseigne sur une société que nous connaissons peu – mais pas beaucoup plus que le strict nécessaire. L’écriture de l’auteure est emprunte de douceur, mais aussi de détermination, d’admiration – il en découle une lecture fluide (et rapide), qui donne le sourire. Une légèreté de façade cependant, et de nombreuses pistes de réflexions à creuser. Si ce roman ne fera probablement pas date (peut-être qu’il aurait plus facilement tiré son épingle du jeu hors rentrée littéraire…), il tient pourtant ses promesses et nous fait découvrir une auteur à suivre.

 

« Cartographie de l’oubli » de Niels Labuzan (J.C Lattès) * des frontières de l’Histoire et de souvenir

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Fin du XIXème siècle. Jakob Ackermann est un soldat de l’Empire allemand, envoyé avec tant d’autres en Afrique pour étendre l’espace colonial allemand. Soldat, il l’est devenu par hasard, ou plutôt par devoir, et ce nouveau statut lui a permis d’acquérir un semblant de confiance en lui. Pas parce qu’il porte une arme, mais bien parce qu’au milieu de la jungle hostile, la cicatrice qui le défigure depuis qu’il est enfant ne fait pas éclore sur les visages de ceux qu’il croise la pitié ou l’horreur. Il s’est fait dans l’armée des camarades, de ceux qui comptent vraiment ; tout serait donc pour le mieux si un soldat ne devait pas obéir aux ordres et, parfois, tuer des gens : à la différence de beaucoup, ils considèrent les populations locales comme humaines, leurs vies précieuses. C’est donc le début des difficultés : être un soldat humain, quelle idée ! Coincé entre des idées humanistes qu’il ne comprend pas bien et les prétentions colonialistes de ses supérieurs, Jakob assiste et contribue à l’exportation de la civilisation germanique en Namibie ; un bien grand rôle pour un homme qui ne pense même pas être l’égal de ses compatriotes.

Son histoire nous est racontée par un jeune métis namibien, en 2004, lors de la commémoration de ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier génocide du siècle : le massacre par les armées allemandes des Hereros, un peuple autochtone poursuivi et anéanti pour s’approprier leur territoire – hommes, femmes, enfants, vieillards, bétails, … l’armée de l’Empire germanique ne fit pas de prisonniers, et s’acharna également à détruire toutes les traces rappelant la culture de ce peuple de fermiers. Un autre exemple de ce que l’Homme a inscrit de pire dans les pages de son Histoire.

Cartographie de l’oubli – magnifique titre – est le premier roman français de Niels Labuzan ; un premier roman historique, mais bien plus que ça. Un roman qui narre la façon dont on écrit l’Histoire (du point de vue des vainqueurs, si tant est qu’il y en ait vraiment), mais surtout la façon dont on la vit, souvent sans avoir conscience de l’impact de ses actes, de l’importance de ce que l’on vit, des morceaux d’histoire que l’on trace à la pointe du fusil ou du fusain avec toute l’humanité – ou l’inhumanité – dont on est capable. Si Jakob Ackermann est un personnage de fiction, il côtoie des personnages historiques réels, vit des événements dramatiques qui se sont effectivement déroulés. Histoire et fiction se combinent à merveille et Niels Labuzan fait de ce roman un formidable page-turner, riche d’enseignements divers sur l’Histoire et sa transmission. Passionnant, éclairant et flamboyant.

« Macha ou l’évasion » de Jérôme Leroy (Syros) * juste, engagé et lumineux

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Macha est la voix de ce roman. C’est une femme forte, droite, qui aime et respecte la nature et ses beautés. Elle aime sa vie, elle apprécie ses amis et son chat. Macha pourrait être toi, ou moi. Mais Macha a 107 ans.

Macha est une survivante, le témoin d’une époque révolue au cours de laquelle les hommes ont semblé s’acharner à détruite leur environnement et leurs semblables, une ère marquée par la pollution, la violence, la corruption politique, les attentats, la peur, le racisme et la méfiance. Une époque si redoutablement proche de la nôtre mais qu’avec beaucoup d’autres elle a contribué à abolir. Nous sommes dans les années 2100 et Macha va être rattrapée par son passé, elle qui a tant voulu l’enfouir et regarder devant elle. Car d’avant la Fin, il ne reste plus beaucoup de survivants et il est de son devoir de transmettre son histoire pour façonner et enrichir l’Histoire de la Douceur, ce monde recréé sur les cendres du précédent, plus respectueux de tout et de tous. Parce que c’est lorsqu’on les oublie qu’on reproduit les erreurs du passé. Et ça, Macha ne peut le laisser faire ; devant des dizaines de jeunes gens éberlués, elle va alors lire ses mémoires et raconter sa jeunesse.

Alors Macha raconte son enfance de fillette propulsée par le mariage de sa mère dans un univers si différent du sien : dans les beaux quartiers de N., elle fréquente une école prestigieuse et les enfants des familles les plus aisées et réputées. Mais ce sont aussi pour la plupart – et sa « famille » ne fait pas exception – des individus prétentieux, artificiels et profondément racistes, effrayés par la différence et les changements. Macha n’est pas à sa place et se révolte rapidement ; ses armes ne sont pas spectaculaires mais elle marque son hostilité à cette idéologie xénophobe, réactionnaire et violente. Jusqu’au jour où son amour, le premier jeune homme qui fait battre son cœur et frémir son corps est victime de ce système. Plus question alors pour elle de se trouver des excuses : elle doit fuir son foyer et son confort et rejoindre ces ZAD dont on parle de plus en plus et qui rassemblent tous ceux qui ne cautionnent pas le système, qui n’acceptent pas l’oppression et les abus de pouvoir. Sensibilisée, Macha décide de tenter sa chance : les risques sont immenses – les descentes de police sont violentes et meurtrières, les conditions de vie précaires, … – mais elle préfère souffrir pour des valeurs qui sont les siennes qu’au milieu d’individus auxquels elle ne veut adresser que sa haine. La voici sur les routes, poursuivies par de redoutables chasseurs mais poursuivant un idéal qu’elle est déterminée à atteindre. Et nous voyageons avec plaisir à ses côtés, au fil des pages d’un roman inclassable mais qui fera date.

Jérôme Leroy signe en effet un texte hybride, entre roman noir et d’anticipation, empreint de sensibilité et de poésie, plein de douceur mais recelant d’une rare violence. Toute en contraste, la lecture est fascinante. Par petites touches, il nous sensibilise à de très nombreux sujets qui occupent aujourd’hui notre actualité et face auxquels il est – je le pense – nécessaire de se positionner : écologie, politique, transmission de la mémoire, crise économique et systémique, … . L’histoire de Macha (et sa fin heureuse, puisque le monde dans lequel vit la Macha de 107 ans parait bien plus prometteur que celui dans lequel elle a grandit) est pleine d’espoir et d’enseignement, et l’un d’entre eux se dégage particulièrement : lorsque l’on est jeune, il est important de savoir pour quoi on est prêt à se battre, et important si nécessaire de prendre en fonction de cela les armes lorsque les événements l’exigent… quelles que soient les armes dont chacun dispose.