« Bayard et le crime d’Amboise » d’Eric Fouassier (Le Masque) * amour et conspiration

1498. Amboise est en deuil : le roi Charles VIII est mort suite à un malheureux accident domestique. C’est tout au moins la version officielle répandue par ses proches. Une version rapidement contestée par un jeune seigneur récemment arrivé et à la Cour et qui s’était jusque-là uniquement distingué sur les champs de bataille – un certain Bayard. En lus de l’agilité à l’épée, le jeune homme est également doué d’un esprit vif qu’il compte bien mettre à profit pour faire toute la lumière sur cet étrange décès. Cependant, le Seigneur Bayard, aussi expérimenté soit-il au combat ou sur un terrain de jeu de paume, c’est en novice qu’il se pose en politique et … en amour. Et il va vite découvrir que ces deux inconnues compliquent considérablement une équation déjà bien compliquée. Bayard se devra donc de jouer finement et de voir clairement dans le jeu de ses adversaires, mais aussi de sa belle, s’il veut honorer la promesse faite à la Reine et démêler une affaire des plus obscures.

Il y a quelques semaines, j’ai eu le plaisir de participer à l’opération L’Eté des Readers, qui une nouvelle fois m’a permis d’être mise en relation avec un binôme et d’offrir et me faire offrir un livre surprise. Puisque je ne vous apprends rien en vous disant que choisir un livre pour un(e) inconnu(e), ma binôme et moi nous sommes suggéré une liste de romans parmi lesquels j’avais mis… 2 romans d’Eric Fouassier ! Et découvrir Bayard et le crime d’Amboise  ne peut que m’inciter à lire rapidement le grand format paru chez Lattès récemment et me réconcilier avec les romans historiques, que j’avais assez largement laissés de côté suite à des déceptions consécutives. Mais quel plaisir de retrouver mes « automatismes » de lectrice de roman d’époque, de croiser à nouveau des personnages historiques au détour d’une fiction, de déambuler dans des décors richement décrits, d’articuler les petites histoires à la grande Histoire. Autour de la « vraie » mort suspecte d’un souverain français, Eric Fouassier est parvenu à exploiter les zones d’ombres d’un fait authentique et les troubles politiques avérés d’une époque pour dérouler une intrigue passionnante, qui régulièrement se raccroche au réel. Le jeune chevalier Bayard devient un enquêteur hors pair mais aussi un ami – puis un bon ami – attachant dont on se plait à observer les agissements et suivre les déductions, et parfaitement mis en scène par un auteur à la plume inventive et captivante. Le tout fonctionne parfaitement, et Bayard et le crime d’Amboise est sans conteste un roman à conseiller à tous les amateurs d’Histoire, et d’histoires intelligentes.

« La malédiction de Gabrielle 2, A l’ombre du diable » – Andrea Japp (Flammarion) * un deuxième tome réussi

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1348. La peste noire sème la peur et la mort dans le royaume de France et dans toute l’Europe. Les Français meurent par centaines de milliers, abandonnant aux bêtes et aux pillards des quartiers, voire des villes entières. Des familles disparaissent, des enfants deviennent orphelins, des hommes veufs, des femmes chefs de familles. Aucun doute, la société française dans son ensemble se trouve bouleversée.

C’est dans ce contexte que nous retrouvons Gabrielle, héroïne de cette saga historique que nous avions laissé tout juste rescapée de la Peste, et en deuil de son premier enfant, mort avant même de naître. Mais plutôt que de se morfondre, la jeune femme décide de faire de ce coup du sort une force, et de tirer parti de la confusion ambiante. Faisant fi des valeurs que sa bonne éducation lui a inculquées depuis sa naissance, Gabrielle va apprendre à travestir la vérité, à manipuler les sentiments, les apparences et les hommes, et surtout, prendre en mains son destins. Lancée sur les routes avec sa fidèle Adeline, elle sillonne une France exsangue et traumatisée et joue de son statut de femme présumée enceinte. La jeune femme se révèle alors pleine de ressources : qu’il s’agisse de trouver nourriture, vêtement ou protection, Gabrielle relève tous les défis. Et si finalement cette Peste et ses conséquences s’avéraient pour elle être le tournant décisif de sa vie ?

Avec toute la rigueur historique que nous lui connaissons, Andrea Japp déroule un deuxième opus bien plus convaincant que le premier tome qui nous avait laissé un amer goût de déception. L’intrigue est plus dense et plus intéressante, les obstacles auxquels les deux femmes font face et les ressources qu’elles déploient pour les dépasser enrichissent un roman historique à la hauteur de ce qu’a l’habitude de nous offrir Andrea Japp. On aime toujours autant la façondont l’auteur mêle fiction et Histoire, nous donnant à voir tout à la fois les mœurs d’une époque, mais aussi les impitoyables jeux de pouvoir à la Cour, les superstitions qui motivaient les hommes, la géopolitique d’une Europe décimée et en proie à d’éternelles guerres, les avancées si lentes de la science, … On se passionne aussi et en parallèle pour un destin de femme forte, déterminée à atteindre ses objectifs et à braver des interdits que seuls ses jupons lui imposent. C’est – enfin ! – dans l’adversité de ce deuxième tome que le personnage de Gabrielle prend du corps et déploie ses ailes et son potentiel. De quoi nous laisser espérer un troisième tome extrêmement intéressant !

« La princesse blanche » de Philippa Gregory (Archipoche) * un bon roman féminin historique

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Elisabeth a eu le tort d’un jour tomber amoureuse d’un roi tombé au combat. Qu’il ait été vaincu par traitrise ne change rien : Elisabeth a perdu l’homme qu’elle aimait mais est également devenue un enjeu, une conquête pour le nouveau roi. Fille de la très respectée famille d’York, elle doit en effet aider le nouveau roi, Henri Tudor, à gagner en légitimité, lui qui longtemps vécu en exil et est considéré comme un usurpateur. Alors qu’elle avait été aimée et adorée durant des années, la voici simple marchandise méprisée par son mari et la mère de celui-ci, violentée comme une simple femme de chambre, contrainte de subir humiliations et vexations. Pourtant, Elisabeth a un caractère de reine, et entourée des femmes de sa famille, elles aussi largement menacées par le nouveau régime, elle va entreprendre de tenir son rang coute que coute. Elle engendre donc les fils nécessaires au roi et à la famille Tudor, lui donne des filles, lui apprend comment gouverner et tente de l’aider à se faire apprécier de ses proches et de ses sujets, alors même qu’il semble que ce soit mission impossible. Si jamais on ne lui daignera d’exercer les vraies fonctions de reine, Elisabeth n’en reste pas moins dépeinte ici comme une femme de roi à la hauteur de son rôle malgré l’adversité.

La princesse blanche, dernier tome de la saga historique de Philippa Gregory dédiée à la Guerre des Deux Roses, est un très bon roman féminin historique. On y voit se dérouler tout un pan de l’histoire britannique de façon très convaincante, et ce malgré le point de vue largement féminin. Les descriptions sont passionnantes et nous permettent de parcourir à la suite d’Henri, Elisabeth et leur Cour les salles des plus beaux palais de l’époque, de les arpenter dans la chaleur de l’été ou de les affronter dans le froid glacial de l’hiver anglais. Les rôles féminins, s’ils ont pu historiquement être perçus comme secondaires, sont ici décrits comme principaux (ce dont je ne doute pas : l’Histoire a été écrite par les vainqueurs, mais aussi par les hommes…) et incontournables dans les jeux de pouvoirs, d’alliances, les complots, les stratégies, la pérennité d’une dynastie (ou son déclin), … . Philippa Gregory s’attache aussi, dans la Grande Histoire, à narrer l’histoire d’amour/de haine entre Elisabeth et son mari, alors même que celui-ci est le commanditaire de l’assassin de son grand amour. On se surprend à vouloir savoir comment cet improbable couple peut évoluer, à souhaiter puis redouter qu’ils ne s’attachent l’un à l’autre, à craindre la paranoïa croissante d’Henri et pour la santé et l’équilibre de leurs enfants. On s’attache à ces femmes d’une famille tombée en disgrâce mais adorée par le peuple anglais et redoutée par les Tudor qui souhaitent les faire disparaitre, condamnées à être fortes pour sauver ceux qu’elles aiment.

Ce roman combine parfaitement les codes du roman féminin et du roman historique, nous offrant un très bon moment de lecture, instructif et divertissant. Philippa Gregory écrit très bien et nous charme avec ses personnages féminins forts et authentiques, attachants entre tous. Un beau voyage dans le passé donc, et une belle réussite !

« Cartographie de l’oubli » de Niels Labuzan (J.C Lattès) * des frontières de l’Histoire et de souvenir

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Fin du XIXème siècle. Jakob Ackermann est un soldat de l’Empire allemand, envoyé avec tant d’autres en Afrique pour étendre l’espace colonial allemand. Soldat, il l’est devenu par hasard, ou plutôt par devoir, et ce nouveau statut lui a permis d’acquérir un semblant de confiance en lui. Pas parce qu’il porte une arme, mais bien parce qu’au milieu de la jungle hostile, la cicatrice qui le défigure depuis qu’il est enfant ne fait pas éclore sur les visages de ceux qu’il croise la pitié ou l’horreur. Il s’est fait dans l’armée des camarades, de ceux qui comptent vraiment ; tout serait donc pour le mieux si un soldat ne devait pas obéir aux ordres et, parfois, tuer des gens : à la différence de beaucoup, ils considèrent les populations locales comme humaines, leurs vies précieuses. C’est donc le début des difficultés : être un soldat humain, quelle idée ! Coincé entre des idées humanistes qu’il ne comprend pas bien et les prétentions colonialistes de ses supérieurs, Jakob assiste et contribue à l’exportation de la civilisation germanique en Namibie ; un bien grand rôle pour un homme qui ne pense même pas être l’égal de ses compatriotes.

Son histoire nous est racontée par un jeune métis namibien, en 2004, lors de la commémoration de ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier génocide du siècle : le massacre par les armées allemandes des Hereros, un peuple autochtone poursuivi et anéanti pour s’approprier leur territoire – hommes, femmes, enfants, vieillards, bétails, … l’armée de l’Empire germanique ne fit pas de prisonniers, et s’acharna également à détruire toutes les traces rappelant la culture de ce peuple de fermiers. Un autre exemple de ce que l’Homme a inscrit de pire dans les pages de son Histoire.

Cartographie de l’oubli – magnifique titre – est le premier roman français de Niels Labuzan ; un premier roman historique, mais bien plus que ça. Un roman qui narre la façon dont on écrit l’Histoire (du point de vue des vainqueurs, si tant est qu’il y en ait vraiment), mais surtout la façon dont on la vit, souvent sans avoir conscience de l’impact de ses actes, de l’importance de ce que l’on vit, des morceaux d’histoire que l’on trace à la pointe du fusil ou du fusain avec toute l’humanité – ou l’inhumanité – dont on est capable. Si Jakob Ackermann est un personnage de fiction, il côtoie des personnages historiques réels, vit des événements dramatiques qui se sont effectivement déroulés. Histoire et fiction se combinent à merveille et Niels Labuzan fait de ce roman un formidable page-turner, riche d’enseignements divers sur l’Histoire et sa transmission. Passionnant, éclairant et flamboyant.

« La confusion du monde » de Christian Carisey (le cherche midi) * Première chronique de notre « Nouvelle »!

 

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Janvier 1492, le monde est à l’aube d’une ère nouvelle. Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon achèvent la Reconquista avec la chute du dernier royaume musulman de la péninsule Ibérique, Grenade. Parmi les fidèles qui assistent à la messe célébrée dans la grande mosquée de la ville, Christophe Colomb, heureux lui aussi. Cette victoire met fin à une longue attente de six ans pour obtenir des souverains espagnols le financement de son expédition vers les Indes occidentales.

L’Histoire ne retient souvent qu’une date, oubliant l’avant et l’après des événements marquants. Ainsi, l’année 1492 est irrémédiablement liée à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Le pari réussi de Christian Carisey est de nous dévoiler ce qui s’est passé avant le départ de la Santa Maria, de la Niña et de la Pinta.

De 1486 à 1492, nous suivons les destins entremêlés des Rois catholiques sur le point d’achever leur longue guerre contre les Maures, du Grand Inquisiteur Tomas de Torquemada en pleine préparation de son décret d’expulsion des juifs (il sera appliqué également en 1492), du confesseur de la reine, Hernando de Talavera, du dernier émir de Grenade, Boadbil, et de Colomb bien sûr qui, tel une Pénélope, attend le bon vouloir de ses majestés (Pourquoi diable a-t-il attendu ? En effet, Colomb a un temps songé à demander l’aide du roi de France puisqu’Isabelle et Ferdinand ne se décidaient pas. Dommage…).
La mise en scène de cette longue attente du navigateur est à mes yeux la grande force de ce roman. On s’attendrit, on compatit, on s’énerve contre ses opposants lors des débats de la commission chargée d’étudier le projet (le voyage leur semblait trop périlleux,           la mer Océane étant immense et bordée de grands feux), on espère qu’il va enfin pouvoir prendre la mer… Pourtant, nous connaissons déjà la fin !

J’avoue, j’aime les romans historiques. Quand ils sont bien faits, comme ici, ils nous transportent en des lieux et des temps lointains. Et quand nous les refermons, en plus d’une très agréable lecture, nous avons le sentiment d’avoir appris plein de choses.

Maîtresse Jedi